Avec les guerres d’aujourd’hui en Ukraine et en Iran, et celles qui se préparent pour demain dans le soi-disant Indo-Pacifique, le géographe britannique Halford J. Mackinder (1861-1947) et sa compréhension de la « masse eurasienne » connaissent un fort regain d’intérêt. En quoi réside sa persistante actualité ? Mais surtout, en quoi nous concerne-t-elle ? Et comment articuler ses aperçus à l’égard du rapport entre puissances avec l’analyse des rapports de classe ? En lien avec la parution récente en France et en Italie du texte classique de Mackinder Le pivot géographique de l’histoire, précédé d’une préface de Raffaele Sciortino, nous avons traduit un court entretien qui fournit quelques éléments de réponse à ces questions. L’entretien a été réalisé par Alberto Deambrogio et publié sur le site Alternativ@ en mai 2026.
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AD : Ton analyse cherche à dépasser la vision purement étatique de la géopolitique classique. Mais comment un concept apparemment conservateur comme le « pivot géographique » de Mackinder peut-il devenir un outil utile pour comprendre les luttes de classe modernes à l’échelle mondiale, voire dans une perspective révolutionnaire ?
RS : L’association de ces deux dimensions peut donner une impression de court-circuit, mais en vérité je pense que leur imbrication est en train de devenir de plus en plus évidente. Quant à la géopolitique en tant que discipline – et je laisse ici de côté la généalogie « problématique » du terme lui-même –, son champ d’étude est celui de la puissance dans l’espace, plus précisément celui du pouvoir étatique moderne dans son rapport avec l’espace humanisé et façonné par la socialisation capitaliste (c’est-à-dire historiquement déterminé : on est loin d’une continuité entre l’ancien « piège de Thucydide » et l’affrontement actuel entre les États-Unis et la Chine). L’espace est une cristallisation du processus historique lui-même soumise au changement ; c’est un environnement éminemment social, un champ de forces mondiales plutôt qu’un simple enjeu de la rivalité entre puissances. Cela renvoie, d’une part, à l’existence de l’État non pas comme une entité isolée, mais comme partie d’un système d’États, un système international avec son « ordre » (ou désordre) relatif. Cela renvoie, d’autre part, à la dynamique de l’accumulation capitaliste qui se constitue en Weltmarkt, en marché mondial. Toutefois, l’accumulation, du moins pour les marxistes, est synonyme de rapports de classe, de rapports objectifs entre les classes, entendus non pas comme un cadre externe par rapport à l’« économie », mais comme des éléments constitutifs de celle-ci (précisément en tant qu’économie politique) à travers le rapport fondamental entre le capital et le travail salarié. Par conséquent, les trois termes de l’équation – capital, classes, État – vont toujours ensemble et ne sont pas simplement juxtaposés les uns à côté des autres, mais constituent les différentes faces d’un même prisme. De plus, en raison de la multiplicité des capitaux et – je le répète – du système d’États, ils doivent être déclinés au pluriel. Une fois cette approche posée, c’est une autre paire de manches que d’en faire point de départ d’analyses et de politiques déterminées et significatives.
Or, un livre hypothétique du Capital consacré à l’État, prévu dans les projets de l’œuvre marxienne, mais jamais réalisé, ne se limiterait pas à introduire la variable politico-territoriale dans l’espace économique, mais aurait à s’atteler au niveau concret de l’espace-temps du mode de production capitaliste dans son devenir global, non seulement en tant qu’antagonisme de classe au sens générique, mais en tant que confrontation entre révolution et contre-révolution à l’échelle mondiale (selon une intuition de Karl Korsch et d’Amadeo Bordiga). En développant certaines idées du dernier Marx et d’Engels – après la défaite de la Commune de Paris et l’achèvement des processus d’unification étatique en Occident, et face aux premiers signes de réveil révolutionnaire en Russie à l’Orient –, on pourrait dire que le mode de production capitaliste, dans son développement, a déplacé la contre-révolution de l’Est (Russie tsariste) vers l’Ouest (Grande-Bretagne puis États-Unis), tandis que la révolution sociale (entendue comme un processus « ininterrompu », allant de la révolution démocratique nationale à la révolution prolétarienne : un nœud problématique aujourd’hui, il est vrai) a suivi le chemin inverse, de l’Europe vers l’Orient. Cette vision par champs géo-historiques différenciés, à l’échelle d’un espace mondialisé et sur le fil du temps du mouvement de classe, qui était à la base de la stratégie de la révolution mondiale de Lénine, demeure fondamentale, aujourd’hui encore, pour comprendre ce qui s’agite de manière sous-souterraine, au plus profond des dynamiques émergentes de l’affrontement inter-capitaliste et entre les classes, en dépit de leur manifestations souvent difficiles à appréhender.
C’est pourquoi j’attribue une grande importance et la paternité de fait de la géopolitique (même si le terme n’existait pas encore) à Mackinder, qui, dans son ouvrage fondateur Le pivot géographique de l’histoire (1904), propose le premier modèle général du rapport entre l’espace mondial et la politique internationale. Mackinder ne se contente pas d’esquisser l’espace et le temps de la mondialisation capitaliste telle que scandée par les tensions dialectiques terre/mer, puissances continentales/maritimes, Asie/Occident – à la fois comme diversité des éléments qui fondent la puissance, comme rivalité entre des mobilités et des technologies de communication et de guerre opposées, et comme opposition entre des grands espaces économiques tendant à l’autarcie (systèmes d’« économie nationale ») et des flux commerciaux globaux avant la lettre (systèmes d’« économie politique »). Mais, au-delà de cela, c’est derrière et à travers l’affrontement entre puissances maritimes et puissances continentales (hier la Grande-Bretagne contre l’Allemagne et la Russie, aujourd’hui les États-Unis contre la Chine et, dans une moindre mesure, la Russie) qu’il identifie le véritable risque : la révolution sociale. En effet, la révolution sociale se déroule, elle aussi, selon de grands espaces géographiques et des phases historiques. Le renversement du capitalisme dans les pays d’Europe centrale au lendemain de 1917 s’étant avéré impossible, en particulier dans l’Allemagne vaincue, la révolution sociale repart de l’Est, de la Russie, en direction de la Chine et du monde extra-occidental. Ayant perdu la possibilité d’un contenu anticapitaliste, elle gagne en extension géographique et en profondeur politique et sociale à travers les processus de systématisation nationaux, certes capitalistes mais pourvus d’un caractère anti-impérialiste plus ou moins marqué selon les cas. Le résultat historique de ce long processus – qui, au XXᵉ siècle, a éloigné dans l’espace et dans le temps la lutte anti-impérialiste d’une part et la révolution anticapitaliste d’autre part – est aujourd’hui la réunification, bien qu’inégale, du marché mondial et la formation d’un prolétariat s’étendant à presque toute la planète, dans un entrelacement de facteurs nationaux et de classe qui sera, et montre déjà qu’il est, le champ de l’affrontement futur, dont l’issue est incertaine pour l’humanité tout entière. En somme, c’est aujourd’hui de l’Orient – ou de ce qu’on appelle le Sud global – que nous vient, à nous, prolétaires de l’Occident impérialiste, un « défi réformiste »[1] (on peut aussi l’appeler « multipolariste », si l’on veut : l’essentiel est que cela pose la question de savoir comment un réformisme en Occident pourrait se configurer en conséquence). Derrière tout cela transparaît toutefois le nœud du sort du capitalisme mondial. La possibilité ou l’impossibilité de relever ce défi de manière positive déterminera la tendance à la guerre (allant des guerres « régionales », déjà surdéterminées par la confrontation États-Unis-Chine comme celle en cours au Moyen-Orient, à la guerre mondiale).
AD : Dans ton introduction, tu soulignes que les catégories de Mackinder (comme celle de Heartland, le cœur de l’Eurasie) ont une nature à la fois réelle et idéologique. De quelle manière ce que tu appelles « l’invariance structurelle » de la géopolitique classique peut-elle être utilisée aujourd’hui pour analyser les conflits actuels, tels que celui entre les États-Unis et la Chine, l’agression contre l’Iran, etc. ?
RS : Sur le premier point : j’ai essayé – en particulier depuis la crise de 2008 – d’analyser la géopolitique de manière parallèle à la critique de l’économie politique. C’est-à-dire en termes de catégories objectivement valables, bien que naturalisées par la pensée bourgeoise, pour ce système interétatique déterminé correspondant à la constitution réelle d’un « espace global abstrait », aussi différencié soit-il, correspondant au passage du mode de production capitaliste au stade de l’impérialisme. Telle que je la conçois, la critique de la géopolitique se distingue donc à la fois de la simple critique d’une idéologie impérialiste – ce qu’elle est évidemment aussi – ou, comme il est à la mode de le dire aujourd’hui dans le jargon post-structuraliste et radical, de sa « déconstruction » – et d’une « géopolitique critique » telle qu’elle est envisagée par certains marxistes. Dans ce dernier cas, il s’agirait simplement d’« ajouter » la dimension spatiale, prétendument négligée par Marx, que ce soit en termes néo-luxemburgistes (le « nouvel impérialisme » par dépossession de David Harvey, les critiques de l’« extractivisme», etc.) ou en mettant en évidence les chaînes de valeur globales et leurs hiérarchies. Toutefois, ce sujet mériterait qu’on s’y attarde plus.
Les principaux résultats de la relecture de la géopolitique que j’ai proposé sont au nombre de deux. Premièrement : il s’agit de ce que l’on pourrait appeler l’« invariance mackinderienne » à l’œuvre dans le système international à l’époque du plein essor du système capitaliste mondial, c’est-à-dire du stade impérialiste tel que le concevait Lénine. Il s’agit de la persistance historique relative du « paradigme géopolitique », compris comme la posture stratégique de la « puissance maritime » (anglo-saxonne dans les faits) tour à tour hégémonique au niveau mondial, à compter de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, vis-à-vis des principales formations étatiques « terrestres » situées sur le continent eurasien, perçues comme une source de menace « révisionniste » pour les équilibres de pouvoir existants. Né de la volonté de préserver l’Empire britannique, ce schéma a ensuite servi de base à la stratégie américaine de l’endiguement tout au long de la Guerre froide et sert aujourd’hui de cadre à l’affrontement qui s’est ouvert avec la Chine (et à nouveau avec la Russie). Kissinger a clairement affirmé qu’au XXᵉ siècle, les États-Unis ont mené deux Guerres mondiales contre des adversaires qui auraient pu unifier la masse eurasienne. De même, on sait que l’OTAN doit remplir la double mission de maintenir la Russie out et l’Allemagne down en les gardant séparées (aujourd’hui, ce discours s’étend jusqu’à la région dite indo-pacifique dans une optique anti-chinoise). Tout cela correspond à l’asymétrie économique et sociale entre les formations impérialistes et non impérialistes (ou celles qui tendraient à le devenir et doivent donc être « contenues » : de grandes puissances continentales qui cherchent un débouché sur les océans pour échapper au contrôle impérialiste des voies maritimes). Ce sont là des lignes de fond qui réapparaissent cycliquement dans toute leur prégnance, telles des lignes de faille systémiques, lorsque les contradictions inter-capitalistes et entre les classes s’exacerbent en raison des difficultés de l’accumulation.
Cela rejoint le deuxième élément : être à même de percevoir les dynamiques de la lutte des classes au cœur et à la base des affrontements interétatiques et des tensions géopolitiques, jusqu’à rétablir le lien entre guerre et révolution, comme je le disais précédemment. J’entends par là non seulement savoir lire une grande guerre – composée de nombreux conflits, y compris localisés, qui la préparent – comme le résultat des antagonismes inter-capitalistes et de classe, mais aussi comme un approfondissement des contradictions systémiques du capitalisme et un déclencheur potentiel de processus révolutionnaires. Il s’ensuit qu’il est fondamental de savoir identifier, au sein des antagonismes entre puissances capitalistes à différents degrés, là où les dynamiques les plus propices à ce déclenchement, sans aucune « indifférence » ni crainte d’être taxé de « pro-quelque chose ». Il est évident, par exemple, que l’issue de la guerre en Ukraine – si l’échec de l’objectif occidental de défaite stratégique de la Russie se confirme – ne sera pas sans conséquence pour les équilibres sociaux et les développements possibles de la lutte des classes en Occident, entre réarmement, décrédibilisation éventuelle des élites anti-russes, fin de l’énergie bon marché pour l’Europe, sans oublier les tarifs « trumpiens », etc. D’après les naïfs, faire cette remarque serait déjà du « poutinisme »… De même, l’évolution du conflit en cours entre Washington et Pékin sera déterminante, avec les bouleversements sociaux fondamentaux qui en sont à l’origine ou qui s’ensuivront. L’intérêt de la géopolitique (anglo-saxonne) réside précisément là : dans l’impérialisme mature, toute crise économique et sociale sérieuse prend inévitablement une forme géopolitique, ce qui permet de percevoir en contre-jour la formation des conditions (nécessaires, mais non suffisantes) de la réémergence de la révolution, même si cette perspective peut aujourd’hui paraître lointaine. Et la condition nécessaire fondamentale, je crois que cela a été compris, est l’affaiblissement du maillon fort de la chaîne impérialiste mondiale.
AD : Si la stratégie mackinderienne est à la base non seulement de l’endiguement américain pendant la Guerre froide, mais aussi du nouvel endiguement anti-chinois, quelle « contre-géopolitique » les mouvements sociaux devraient-ils adopter aujourd’hui pour ne pas être écrasés dans le chaos de la transition vers un monde multipolaire possible ?
RS : Inutile d’esquiver ou de minorer les problèmes. Nous sommes aujourd’hui confrontés à la crise évidente de la Pax Americana, une crise de l’ordre qui ébranle le « super-impérialisme » américain et qui a notamment engendré la réaction trumpiste aux États-Unis (sur laquelle je suis déjà intervenu). Je ne pense pas qu’il soit juste de caractériser la phase géopolitique qui s’est ouverte, celle d’un unipolarisme contesté, en termes de déclin américain irréversible et joué d’avance – de même que, sur le plan économique, la phase descendante de la mondialisation n’est pas encore, à ce jour, une véritable démondialisation. Quoi qu’il en soit, la reconfiguration globale de la domination impérialiste depuis les années 1970, les États-Unis étant progressivement devenus le pivot indispensable de l’ensemble du système tant pour leurs alliés que pour leurs rivaux (il suffit de penser au rôle international du dollar), rend difficile, voire impossible, un changement d’hégémonie susceptible de relancer le système lui-même. Dans le même temps, la « rente de position » étasunienne pèse de plus en plus lourd, et pas seulement pour leurs ennemis. Ce facteur, plus qu’un vague déclin, conduit à une aggravation des tensions internationales, avec le possible éclatement d’une crise générale. Il me semble difficile de parvenir à un système multipolaire stable en remplacement de la Pax Americana, même si les efforts déployés dans ce sens sont positifs dans la mesure où ils mettent en difficulté le pivot de l’impérialisme occidental. L’essentiel est que tout cela va remettre en cause également les équilibres sociaux et, plus généralement, les rapports de classe à l’échelle mondiale. Ce n’est pas un hasard si nous assistons à une crise sociale et politique au sein des États-Unis mêmes, peut-être sans précédent par rapport au passé, même s’il est sans doute excessif de parler de guerre civile.
Pour en revenir plus précisément à ta question, je ne pense pas que la notion de « mouvements » soit la plus appropriée pour rendre compte des bouleversements en cours, celle-ci étant elle-même le produit d’une phase, voire d’un cycle différents. Je crois qu’il est nécessaire de revenir à une réflexion qui porte directement sur les rapports de classe en tant que tels, dans le cadre que j’ai esquissé de manière un peu confuse au cours de notre entretien. Toutefois, le terme de « contre-géopolitique » n’est pas dénué d’intérêt. Disons que, sous cet aspect, plusieurs processus enchevêtrés sont en cours, qui se rapportent aux implications internes des dynamiques géopolitiques et s’inscrivent, pour le meilleur ou pour le pire, plus ou moins directement sous le signe d’un « anti-américanisme » émergent. D’une part, dans les pays non-occidentaux, nous le constatons clairement, à travers les classes ouvrières et les classes moyennes, et cet anti-américanisme vient ébranler (à quelques exceptions près : voir l’Argentine de Milei) les anciennes tendances pro-occidentales de larges secteurs sociaux et de la jeunesse. Le terrain est ici évidemment interclassiste, mais il est important de comprendre qu’il s’agit d’un terrain de contradictions réelles dont on ne peut faire abstraction dans la perspective d’une recomposition de la classe prolétarienne au niveau international. En Europe, entre-temps, le fossé se creuse entre, d’une côté, les élites et les secteurs bourgeois « globalistes » (farouchement anti-russes et subordonnés, bon gré mal gré, à l’administration Trump dans l’attente d’un retour au bon vieux temps de l’atlantisme) et, de l’ autre, les secteurs sociaux de la classe moyenne appauvrie et de la classe ouvrière, de plus en plus réticents face aux conséquences de la mondialisation et de plus en plus préoccupés par les manœuvres économiques de Washington (cela concerne aussi le petit capital). Il s’agit d’un tableau encore confus, mais qui tend à rompre avec le statu quo des dernières décennies. Il est significatif que la guerre en Ukraine ait non seulement ravivé le thème et la crainte de la guerre parmi les populations européennes habituées à des décennies de « paix impérialiste » (Lénine), mais qu’elle soit également en train de provoquer une fracture au sein de l’Allemagne, jusqu’ici bastion de la stabilité européenne, tant dans les milieux bourgeois que dans l’ensemble de la population. Et elle engendre une fracture entre les États européens eux-mêmes, bien qu’unis pour l’instant par la nécessité de ne pas perdre le parapluie militaire américain. En Europe aussi, donc, la question de l’anti-américanisme – et le sentiment anti-israélien qui en est un aspect – commence à se poser, ce qui influe également sur les attitudes ambivalentes des classes populaires à l’égard de l’Union européenne : d’un côté, celle-ci est perçue en tant que perspective d’une Europe unie et forte, mais de l’autre, cette perspective demeure indécelable.
Pour conclure, je rappellerai deux éléments dont nous avons parlé, si je me souviens bien, lors d’une précédente conversation : la forme géopolitique que tend à prendre toute crise économique et sociale grave, et la recherche confuse, voire désespérée, d’une voie néo-réformiste de la part de secteurs du prolétariat auxquels la gauche n’est plus en mesure de répondre. Je dirais donc, en me limitant aux pays européens, qu’il existe deux terrains propices à une recomposition potentielle : la lutte contre la tendance à la guerre et la réindustrialisation. Le premier apparaît de plus en plus clairement comme un nœud à démêler dans un avenir pas si lointain : le choix qui s’offre à nous – je simplifie bien sûr – sera celui entre, d’une part, la prise en charge par les classes populaires du fardeau de la défense de « l’Occident démocratique » contre les « autocraties », d’une part, et la réponse positive au défi « réformiste » lancé par la Chine et le Sud global pour un rééquilibrage des niveaux de vie, ce qui ne sera pas possible sans une modification des rapports de force entre prolétaires et bourgeois. Le second, qui pourrait se concrétiser par une demande de retour à une politique industrielle, commence à apparaître à des secteurs de plus en plus vastes du prolétariat et des classes moyennes comme la condition nécessaire à une remontée des salaires directs et indirects, sans laquelle la poursuite de la spirale descendante des conditions générales de vie est inévitable. Ce deuxième terrain recèle en lui-même un potentiel de recomposition de classe, mais aussi le danger d’un ralliement du prolétariat à des politiques étatiques présentées d’abord comme défensives, mais qui pourraient ensuite exacerber aussi bien les relations internationales que les rapports entre prolétaires autochtones et immigrés. Beaucoup dépendra de la manière dont ces deux fronts, « externe » et « interne », se combineront à l’avenir dans l’action prolétarienne, si celle-ci parvient à se relancer en brisant la passivité qui domine aujourd’hui. En résumé, l’anti-américanisme pourrait se présenter comme la facette géopolitique d’une reprise réformiste de l’activité prolétarienne. Tout dépendra ensuite de la profondeur de la crise du système pour savoir si tout cela marquera le passage à des issues qualitativement différentes.
[1] Le terme est employé ici dans une acception lâche : une réforme de l’ordre international qui serait moins défavorable aux pays du Sud et susceptible de favoriser l’amélioration du niveau de vie de leurs classes laborieuses. En revanche, dans la parenthèse qui suit, le terme figure dans un sens plus traditionnel de lutte pour les réformes, qu’elle soit formalisée ou non par des organisations politiques. |ndt]
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