Dans nos textes précédents (c.f. Sur terrain instable, Le grand détournement, La fuite en avant), nous avons prêté une attention particulière aux dimensions monétaires et au commerce international dans le capitalisme contemporain, afin d’apprécier l’évolution des structures productives et des rapports de classe à l’échelle mondiale. Dans cette note de lecture consacrée au livre de Michael Pettis et Matthew Klein, Les guerres commerciales sont des guerres de classes (Dunod, 2022), nous poursuivons certaines de nos réflexions sur la monnaie, l’impérialisme et les articulations du marché mondial.
Les interprétations que font Pettis et Klein de ces thématiques, centrales dans l’ouvrage, soulèvent de nombreux problèmes analytiques. La discussion de ce texte est donc l’occasion de revenir sur une certaine généalogie de l’analyse des conflits commerciaux, de l’impérialisme, et des théories des crises. Les thèses défendues par Klein et Pettis s’inscrivent dans la continuité d’un axe qu’on pourrait faire remonter à Malthus et qui lierait, schématiquement, les grandes figures que sont Hobson, Luxemburg, et Keynes. Ces auteurs partagent une vision où la consommation, et finalement les besoins humains, constituent les débouchés ultimes de la production capitaliste. Pour eux, en économie fermée, la répartition inégalitaire des revenus entre capitalistes et salariés se traduit par une disproportion entre investissements et consommation qui conduit à la mévente des produits – c’est la crise de sous-consommation ou, plus pernicieux, la stagnation économique prolongée. En économie ouverte, les mêmes causes pousseraient donc les entreprises en situation de surcapacité à une exportation agressive des marchandises qui, en raison de salaires trop faibles, ne trouvent pas preneur sur le marché national. Dans cette perspective, l’impérialisme et les conflits entre nations industrielles forment l’expression, en économie ouverte, des crises de sous-consommation analysées pour les économies fermées : ils sont principalement conçus comme des affrontements commerciaux pour le partage des parts de marché mondiales.
Klein et Pettis se placent d’eux-mêmes dans la continuité de cet arc historique : leur livre, qui s’ouvre par une citation de Hobson, attribue les grands problèmes économiques que rencontrent les nations industrielles – stagnation économique et guerres commerciales – comme des effets d’une répartition trop inégalitaire des revenus entre « élites » et « classes moyennes ». Les conflits internes à chaque pays se projettent alors sous la forme d’affrontements commerciaux entre nations.
Nous avons au contraire cherché à recentrer la notion d’impérialisme autour (1) des flux de capitaux d’investissement et (2) des caractéristiques propres à la grande industrie capitaliste (cf. Sur terrain instable). Sur le plan de la théorie des crises, nous considérons que les dynamiques d’investissement, par rapport aux dynamiques de la consommation, priment aussi sur ce terrain. Dans ce qui suit, en examinant les articulations de la thèse de Pettis et Klein, puis en soulignant les problèmes analytiques qu’elle pose, nous formulerons une critique et une contre-analyse sur la base des nos textes précédents.
Le commerce international selon Pettis et Klein
En préambule, nous pouvons situer la perspective de Pettis et Klein sur l’époque contemporaine dans le champ de la global saving glut theory (théorie de l’excès d’épargne mondial). Selon cette dernière, les excédents commerciaux des pays émergents, en premier lieu la Chine, sont recyclés en obligations américaines pour leur permettre de maintenir un change faible. Ce circuit monétaire serait à l’origine de la spectaculaire baisse des taux d’intérêts occidentaux à partir des années 1990, qui aurait stimulé à la fois le déficit courant américain, mais aussi français et britannique, et la spéculation financière.
Le point de départ théorique de la thèse de Pettis et Klein est le suivant : c’est la mauvaise répartition des revenus, entre ménages pauvres (« classes moyennes », dans une acception très extensive du terme) et riches (les « élites »), qui est à l’origine des guerres commerciales. Pourquoi ? Traduisons cela dans les termes de l’économie bourgeoise : dans une économie donnée, l’ensemble du revenu (ou, sous l’angle matériel, l’ensemble de la production) doit être affecté à la consommation ou à l’épargne. Dans une économie fermée comme à l’échelle mondiale, l’épargne est égale à l’investissement. Nous avons là une identité comptable : même si toute l’épargne n’alimente pas positivement un nouvel investissement, elle signifie au moins que des marchandises ne sont pas vendues et gonflent négativement le stock des entreprises. D’un point de vue marxiste, cette épargne correspond à la partie de la plus-value qui n’est pas dissipée dans la consommation de la classe capitaliste (consommation qui ne reconstitue pas la force de travail). De manière générale, on considère que plus on s’élève dans la hiérarchie des revenus, plus la « propension à consommer » (part du revenu consommée vs. part du revenu épargnée) baisse.
Compte tenu de ce propos liminaire, on comprend qu’une répartition inégale des revenus au profit des plus riches entraîne une baisse de la part de la consommation dans le PIB. Dans la vision implicite de Pettis et Klein, c’est la consommation finale et les besoins réels qui tirent l’économie : la baisse de la consommation dans le PIB se traduit donc par la baisse des débouchés, et donc des profits pour les entreprises.
Dans cette situation, les revenus non-consommés, c’est-à-dire l’épargne, ne trouvent pas de perspectives d’investissement suffisamment rentables. Ils vont donc s’accumuler sous la forme d’actifs financiers.
En économie fermée, cette disproportion finirait par entraîner une crise ou une stagnation économique : ces titres financiers étant adossés soit à des investissements inutiles, soit à des actifs spéculatifs, ils finissent par rapporter des revenus de plus en plus faibles ou, pire, par déclencher une crise. Seule une meilleure répartition des revenus permettrait de conjurer le sort.
En économie ouverte, toutefois, cet excès d’épargne peut être exporté vers l’étranger, notamment sous la forme de crédits et d’investissements financiers liquides à l’étranger. Dans cette situation, l’épargne n’est pas « tirée » par des projets d’investissement endogènes répondant à des besoins réels à l’origine d’une vraie rentabilité : elle est aveuglément « poussée »par les désirs de placement des épargnants riches. L’un des indices que l’argent est « poussé »est que les taux d’intérêt n’augmentent pas dans le pays récepteur. Quoi qu’il en soit, lorsqu’ils sont poussés, les crédits ne correspondent pas forcément à des placements opportuns et ne sont pas judicieusement utilisés par les pays récepteurs :
« lorsqu’ils ne trouvent plus suffisamment d’actifs financiers dans leur pays, les riches se tournent vers l’étranger, privant ainsi le reste de la population d’un revenu qu’elle aurait pu utiliser pour acheter plus de produits importés. Par conséquent, les inégalités au sein d’un pays peuvent engendrer des inégalités entre les pays. » (p. 107)
Et ailleurs : « Les pays qui ont restreint la consommation par rapport à la production ont tout simplement fait en sorte que la production soit inférieure à la consommation dans d’autres pays, ce qui fut lourd de conséquences pour le commerce. » (p. 100)
Cet afflux d’argent contribue à créer un pouvoir d’achat à l’étranger, donc une demande externe pour les produits nationaux, qui débouchera sur des excédents commerciaux : « [La Chine et l’Allemagne ont] obligé le reste du monde à dépenser plus pour absorber l’excédent de production » (p. 101). Ces excédents commerciaux fournissent donc la mesure des inégalités de revenus dans le pays d’origine.
Selon Pettis et Klein, un tel mécanisme se rencontre à plusieurs reprises dans l’histoire moderne. D’abord, lors de la vague de spéculation britannique en Amérique latine (exportation d’épargne sous forme de crédits, nourrissant les importations britanniques) ; ensuite, comme moteur de la formation des empires coloniaux au XIXᵉ siècle, visant à former des marchés protégés au-delà de la sphère domestique (Commonwealth, partage de l’Afrique, guerre de Mandchourie, etc.) ; enfin, les auteurs expliquent de la même manière la situation actuelle des États-Unis qui absorbent à la fois l’excès d’épargne mondiale et les excédents commerciaux des autres pays : les Etats-Unis d’Amérique se trouveraient aujourd’hui dans une situation comparable aux anciennes colonies européennes (!) – avec l’Allemagne et la Chine dans le rôle des colonisateurs : « d’une certaine manière, les Etats-Unis – mais aussi le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie qui tous trois jouent un rôle similaire dans l’économie mondiale – nous rappellent les colonies de pays européens de la fin du XIXᵉ siècle. À cette époque, les populations des colonies n’avaient d’autre choix que d’acheter le surplus de production des pays colonisateurs. » (p. 248). Et ailleurs : « L’épargne étrangère a étouffé la production intérieure américaine, sous forme d’un déficit commercial. » (p. 101)
L’impulsion du mécanisme étant donnée par les décisions de placement des riches des pays épargnants, les droits de douane adoptés dans le pays qui absorbe cette épargne (les États-Unis) ne peuvent suffire à inverser la tendance. Les tarifsprotecteurs pourraient même provoquer un cercle vicieux : en diminuant les revenus des nations exportatrices, ils limitent à leur tour les possibilités d’exportation. Pour Pettis et Klein, le problème vient des flux d’épargne : tant que l’argent afflue vers l’extérieur, les déséquilibres commerciaux perdureront. C’est la raison pour laquelle ils privilégient plutôt la réintroduction des contrôles de capitaux aux États-Unis pour contrôler l’épargne entrante, autrement dit, pour contrôler cet excès de plus-value.
Les guerres commerciales entre pays ne sont ainsi que la traduction de conflits de classe à l’intérieur des pays : « Heureusement, cette association toxique entre inégalités et impérialisme pouvait être surmontée de manière pacifique grâce à une meilleure répartition des revenus ». (p. 17).
Grande industrie et projection à l’extérieur
Cette thèse a toute l’apparence du bon sens, et sera d’autant plus familière aux marxistes qu’elle présente des accents luxemburgistes. Elle relève d’une vision centrée sur les flux d’investissements de portefeuille et les exportations de marchandises, en négligeant le rôle des flux d’investissements directs étrangers (IDE). Dans la situation internationale actuelle, cette thèse nous semble faible, et plusieurs problèmes d’articulation en témoignent : deux, d’ordre théorique, ainsi qu’un dernier qui trahit davantage son caractère idéologique.
D’abord, cette vision conduit à faire des États-Unis la « victime », quasi-coloniale, d’un système monétaire international basé sur leur propre monnaie. Le rôle international du dollar serait donc un « fardeau exorbitant » pour les États-Unis. C’est une vision très proche de celle développée par Stephen Miran (c.f. Le grand détournement), bien que ce dernier perçoive une solution permettant de conserver le rôle international du dollar (les droits de douane). Si les auteurs en arrivent à cette exotique conclusion, c’est parce qu’ils sous-estiment le rôle des exportations de capital d’investissement et donc, l’intérêt pour une puissance impérialiste d’avoir une monnaie forte qui « abaisse » artificiellement le prix des investissements réalisés à l’étranger. Pettis et Klein n’évoquent quasiment jamais le rôle que ce système monétaire international a pu jouer pour soutenir les investissements directs étrangers de la part des États-Unis. Quant à savoir pourquoi les États-Unis acceptent d’être le dindon d’une telle farce… il s’agirait essentiellement d’une erreur d’ordre « psychologique ». Il en va d’ailleurs de même de la politique des autorités allemandes : c’est l’idéologie qui les fait s’acharner à maintenir leurs exportations au détriment de leurs infrastructures et d’un modèle social plus égalitaire : « selon la sagesse populaire, être l’émetteur d’une monnaie de réserve est une bonne chose, mais c’est une idée fausse qui repose plus sur la psychologie que sur l’économie. […] Pendant des décennies, les Etats-Unis en ont été la plus grande victime. » Ou encore : « l’explication la plus probable à une telle politique [celle menée par les autorités allemandes, ndr] est que cette manière de faire tient plus de l’idéologie que de la logique. » (p. 191). L’idée que les États-Unis joueraient depuis 1945 un jeu contraire à leur intérêt (qui leur a permis au passage de rester la première puissance mondiale), en renvoyant l’explication du fait au champ de la psychologie, témoigne des fragilités de la thèse.
Le second problème relève de la classification : car la thèse des auteurs les conduit à placer dans la même catégorie, les « pays à excès d’épargne » : la Chine et l’Allemagne. Il s’agit pourtant de deux Etats aux stratégies économiques diamétralement opposées. D’un côté, les exportations de la Chine reposent sur sa monnaie faible, et le pays met en place une politique vigoureuse de substitution d’importations. Au contraire, les exportations de l’Allemagne sont dopées par sa monnaie forte, qui facilite ses investissements à l’étranger et le rapatriement des intrants, tout en lui permettant de faire produire une part toujours plus importante de la valeur de ses exportations à l’étranger à moindre coût. Compte tenu du caractère problématique, aux yeux des auteurs, de l’une comme de l’autre stratégie, on ne comprend pas très bien de quelle manière « une augmentation de la valeur du yuan [à laquelle se refuse la Chine, ndr] imposerait le transfert des revenus des entreprises vers les ménages » (p. 130) – et qu’il n’en serait pas de même en Allemagne qui, avec l’euro, dispose d’une des devises les plus fortes au monde. Inversement, les auteurs classent l’Allemagne et les États-Unis dans deux catégories différentes, sur la base de l’analyse de leurs balances commerciales, l’une étant excédentaire et l’autre déficitaire. Leurs caractéristiques tendent pourtant à les rapprocher, car ce sont deux économies industrielles à monnaie forte et exportatrices de capitaux d’investissement. Là encore, le problème vient d’un cadre théorique qui, centré sur les exportations de marchandises et les flux d’investissements de portefeuille, sous-estime le rôle des investissements directs.
Dans l’économie bourgeoise, la distinction entre ces deux formes d’exportation de capital repose sur la notion « d’intérêt durable » : dans le cas des « investissements de portefeuille », l’investissement est un placement financier qui obéit à des logiques de rendements et d’arbitrages, et est donc susceptible d’être rapidement cédé en fonction de l’évolution de son prix. Inversement, les investissements direct étrangers impliquent une relation d’investissement durable. La différence entre les deux étant impossible à faire à l’échelle macro, on considère qu’un investissement à l’étranger est un IDE lorsque l’entreprise qui investit détient au moins 10% du capital de l’entreprise étrangère. Cette distinction est-elle encore pertinente ? Pour quelle raison considérer les investissements d’un BlackRock comme des investissements de portefeuille et non des IDE, alors que ses représentants siègent au conseil d’administration et influencent l’orientation des entreprises ? Plus fondamentalement, cette opposition ne reconduit-elle pas le simple dualisme moralisateur entre capital financier, associé au rôle négatif de parasite, et capital industriel – alors même que la pression exercée par le capital financier sur le capital productif joue un rôle fonctionnel pour pousser à rationaliser les activités industrielles ? Essayons de répondre à ces objections.
Tout d’abord, la distinction entre investissement de portefeuille et investissement direct reste essentielle pour analyser la différence entre, d’un côté, l’intégration industrielle des nations à une « chaîne de valeur » déterminée et, de l’autre, le simple placement financier – dont les implications, y compris politiques, sont bien plus limitées. Les IDE correspondent à des rachats d’entreprises, des fusions (IDE dits brownfield), des constructions neuves (greenfield), le réinvestissement des bénéfices. Dans cette optique industrielle, on ne construit pas une usine pour la revendre aussitôt que le cours de l’action augmente ; en revanche, on cherche à augmenter le cours de l’action pour faciliter le financement de l’entreprise. La logique de l’investissement de portefeuille, même à l’échelle pratiquée par des géants de la gestion d’actifs à la Blackrock, est différente : le capital doit rester mobile, libre de se réinvestir au profit d’un autre arbitrage, et c’est en partie pour conserver cette liquidité que le niveau de propriété reste faible – généralement inférieur à la minorité de blocage – car il est impossible de revendre 10 % des parts d’une entreprise sans entraîner une chute brutale des cours. Évidemment, l’objectif est toujours la maximisation des rendements, donc, indirectement, la rationalisation de la production. Mais, si les investisseurs de portefeuille peuvent bien exercer une pression dans le sens de la « discipline des marchés » et en faveur de gestions plus « activistes », ils n’ont généralement pas l’expertise métier qui leur permettrait d’identifier le meilleur moyen pour atteindre le but souhaité (un dégraissage ? Des investissements de productivité ? Une délocalisation à l’étranger ? Et si oui, dans quel pays ?). Cette expertise est détenue, non par les propriétaires des capitaux, mais par l’autre facette de la fonction capitaliste : l’animation de la production, l’exécutif de l’entreprise.
Ensuite, du point de vue politique, la distinction est fonctionnelle : un investissement de portefeuille crée du pouvoir d’achat dans un pays tout en restant liquide, volatil, avec la possibilité de se retirer rapidement du pays concerné si ce dernier prend une orientation malvenue ; au contraire, un IDE suppose la construction ou le rachat de capacités locales de production, qui immobilisent durablement le capital dans le pays hôte et renforcent l’enjeu d’un contrôle politique sur les décisions des autorités du pays récepteur. Nous tenons donc à cette distinction car elle permet de cerner les spécificités des stratégies de projections à l’extérieur, en éclairant les différences entre les dynamiques économiques et techniques propres au stade impérialiste, où se trouvent l’Allemagne et les États-Unis, et celles du stade mercantiliste, où nous plaçons la Chine.
Le troisième problème concerne davantage les implications pratiques et idéologiques de la thèse des auteurs. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et nos colombes keynésiennes si sensibles aux inégalités entre « élites » et « classes moyennes » se révèlent surtout très attachées au maintien des hiérarchies actuelles sur le marché mondial – si favorable aux capitaux américains. En fustigeant l’« excès d’épargne », c’est autant aux nations exportatrices d’industrialisation ancienne qu’aux modèles d’industrialisation des pays en développement que s’attaquent les auteurs. L’industrialisation d’un pays peut en effet, selon les auteurs, s’appuyer sur deux stratégies opposées. D’un côté, une réduction de la consommation qui permet une hausse de l’épargne nationale et par conséquent, le financement des investissements – un modèle déséquilibré et parfois brutal, comme en Union soviétique stalinienne : « Faute de machines, l’exploitation des gisements (de métaux destinés à l’exportation) nécessitait une main d’œuvre importante sous-payée fournie par les goulags. » (p. 90). D’un autre côté, les pays en voie d’industrialisation pourraient s’appuyer sur l’importation d’épargne étrangère, qui fournirait les revenus permettant d’importer les biens d’équipement : c’est le modèle d’industrialisation à « hauts salaires », vertueux tant que l’épargne étrangère est « tirée » par des besoins réels, comme l’indique la montée des taux d’intérêt, et non « poussée » par les besoins de placement de l’épargne étrangère. Il semble que les auteurs tendent à ranger la Chine actuelle dans la première catégorie, celle d’une compression de la consommation. Pourtant, ce qui motive la Chine à comprimer la consommation nationale et à placer ses excédents à l’étranger, c’est le maintien d’un taux de change faible qui, au début des années 2000 était la condition de la poursuite de son industrialisation – donc la condition pour échapper au statut d’usine d’assemblage planétaire de biens à faible valeur ajoutée. C’est bien cette politique qui a permis à la Chine de « remonter » les chaînes de valeur et de conserver son modèle économique dirigiste sans s’exposer aux interventions du FMI – au contraire des pays d’Asie du Sud-Est et de leur industrialisation « à hauts salaires » frappés par la crise en 1997, et qui ont dû accepter de telles interventions. Manifestement, c’est bien cette politique qui déplaît aux auteurs : après tout, du point de vue de la fondation Carnegie qui emploie Michael Pettis, le problème réside moins dans les excédents commerciaux de la Chine que dans son repositionnement à la frontière technologique dans des secteurs cruciaux. Un « bon » modèle d’industrialisation, pour eux, c’est un pays qui s’ouvre à l’épargne étrangère, aux investissements de portefeuille, aux IDE, à la supervision du FMI, mais qui sait rester à sa place dans le « concert des nations ». D’ailleurs, à quoi bon accumuler tout ce capital en Chine ? Les trois extraits qui suivent sont édifiants quant aux arrière-pensées de Pettis et Klein :
« Un même investissement ne sera pas rentable pour toutes les économies. Ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas de locaux, de machines ou autre forme de capital physique que les sociétés sont pauvres. C’est parce qu’elles sont pauvres qu’elles n’ont pas de capital physique, et si elles sont pauvres c’est parce que les institutions en place dans leur pays les empêchent de rentabiliser leurs investissements et leur travail comme le font d’autres sociétés. » (p. 137).
« La Chine devrait prendre modèle sur le Japon des années 90 [c’est-à-dire après que le Japon ait accepté puis pris acte de la destruction de son économie par les USA, ndr], lorsque la dette publique explosa tandis que la croissance du PIB ralentissait pour devenir quasiment nulle, mais la consommation des ménages augmentait d’un peu moins de 2% grâce à une baisse régulière du taux d’épargne. » (p. 150)
« La meilleure solution serait que les revenus soient transférés de l’élite aux ménages ordinaires : c’est ce rééquilibrage qui, en principe, devrait faire en sorte que la Chine n’ait plus besoin de forcer le reste du monde à absorber son excédent de production à cause de sa faible demande intérieure. » (ibid.)
Consommation, investissement et crises
De ce texte ressort la confusion de l’axe Hobson-Luxemburg-Keynes-Pettis&Klein sur le moteur du développement capitaliste : est-ce vraiment la demande finale, la consommation ? Avec le développement capitaliste et la hausse du taux d’exploitation, la part relative de la consommation dans le PIB tend forcément à décroître : c’est non seulement normal, mais c’est aussi une condition de la hausse de la consommation en termes absolus (en volume de valeurs d’usage). Un développement capitaliste dynamique implique que les investissements se mettent à constituer eux-mêmes un débouché sans cesse plus grand pour les investissements. Ce sont donc ces investissements, et non la consommation, qui jouent le rôle moteur dans la dynamique capitaliste – et ceci tant du point de vue des crises que de l’impérialisme. La crise économique et le risque de stagnation ne viennent pas de l’excès de plus-value mais de sa pénurie.
Un rappel historique nous semble important pour caractériser l’évolution internationale de la dynamique capitaliste. Lorsque les pays s’industrialisent, le premier enjeu auquel ils font face est celui du financement de l’accumulation : c’est cela qui pousse les pays manufacturiers à chercher des excédents commerciaux à travers l’exportation – excédents qui permettront d’engranger l’or ou les capitaux nécessaires au financement de l’accumulation nationale. C’est le stade de l’Angleterre du XVIIIᵉ, de la France des années 1920, de la Chine des années 1990-2010. Ce stade de développement de l’industrie sur une base nationale, nous l’appelons « mercantilisme » : il se caractérise par une lutte des monnaies « par en bas » – car un change faible est la condition de compétitivité des exportations, et d’attraction des IDE. Sur le plan international, il correspond à la constitution d’empires coloniaux ou de relations économiques privilégiées qui permettent d’assurer les débouchés et d’étendre l’échelle de la production nationale. Notons que ces colonies, ou ces partenaires, sont généralement déficitaires et connaissent une faible dynamique d’industrialisation.
Au développement de la grande industrie correspond un second stade, que nous appellerons stade « impérialiste », et qui se caractérise par l’exportation de capitaux d’investissement. Pourquoi ces capitaux ne continuent-ils pas à s’investir sur le territoire national ? Cela s’explique d’abord par les caractères spécifiques de la grande industrie, liés à l’échelle de la production et à l’approfondissement de la division du travail, deux dimensions limitées par l’étendue du marché et qui trouvent leur pleine expression avec l’extension des marchés. La concurrence internationale porte à la fois sur la conquête de débouchés les plus larges possibles (qui permettent et supposent à la fois une compétitivité supérieure à celle de ses concurrents), et sur l’approfondissement de la spécialisation industrielle, qui tend à se cristalliser sous la forme d’une division internationale du travail sous le double effet des avantages comparatifs et des écarts de rentabilité qui s’expriment dans le cours des monnaies. Dans ce contexte, une monnaie forte permet d’acheter les facteurs de production bon marché à l’étranger, et éventuellement de rapatrier des intrants à bas prix pour l’industrie nationale, ce qui assure une meilleure compétitivité à la grande industrie domestique. Pensons par exemple à General Electric et Safran, qui produisent ensemble des réacteurs d’avions commerciaux et militaires à Evendale, en Ohio et à Réau, en Seine-et-Marne. Dans l’usine d’Evendale, la section de propulsion du réacteur est construite sur place et assemblée avec le reste du réacteur. À Réau, la pièce construite sur place est le ventilateur, ensuite assemblé avec le propulseur de General Electric. L’approfondissement de la spécialisation industrielle dans ce cas a été accompagné par des ouvertures d’usines Safran (2006) et General Electric (2007) à Suzhou, près de Shanghai, pour produire des modules et pièces basse pression des réacteurs. Avec ces sites de production en Chine, les multinationales américaine et française ont délocalisé des étapes de leur production et rapatrient grâce au différences entre les valeurs des monnaies des intrants bon marché pour leur grande industrie compétitive.
Pour faire court : l’industrie nationale d’un pays à monnaie forte pourra faire produire une partie de sa production à moindre coût dans un pays à monnaie faible, et de cette manière améliorera la compétitivité qui lui permettra de garantir ses parts de marché mondiales et son échelle de production. Au stade impérialiste, monnaie forte et lutte pour les sphères d’investissement des capitaux deviennent les conditions de la compétitivité de la grande industrie. L’association de ces deux types de concurrence, lutte pour les débouchés et pour les espaces d’investissement, est propre au stade de la grande industrie, autrement dit au stade impérialiste.
Sur le plan économique, la concurrence inter-impérialiste se caractérise donc comme une concurrence entre pôles capitalistes à monnaie forte, dont les « vassaux » tendent à devenir eux-mêmes exportateurs – qu’on pense à l’Europe de l’Est avec la projection de l’appareil industriel allemand (sont exportateurs nets : la République tchèque, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie) ou, justement, la Chine avec la projection de l’appareil industriel américain. Le maintien d’inégalités fortes est une condition pour atteindre l’objectif des investisseurs, qui n’est pas la hausse du niveau de vie local, mais la production de marchandises rentables. Parallèlement, cette expansion impériale se réalise au détriment des classes laborieuses des centres impérialistes – car la contraction des salaires et des dépenses sociales sont, à terme, des conditions pour maintenir une monnaie forte. Dans le cas de la France ou des États-Unis, pour des raisons que nous avons déjà évoquées (dans l’article Le grand détournement et dans le troisième épisode de la série Capitalisme en France), la paupérisation et la réduction du niveau de protection sociale sont encore redoublées par la désindustrialisation – ce qui n’est pas contradictoire avec le niveau élevé d’endettement public de ces pays, au contraire.
Qu’en est il de la fameuse baisse tendancielle du taux de profit dans les dynamiques que nous venons d’exposer ? Les théories du global saving glut restent silencieuses à ce propos : elles invoquent les dévaluations récurrentes du yuan à partir du milieu des années 1990 pour expliquer les succès de la Chine à l’exportation, mais n’ont pas grand-chose à dire sur les raisons qui ont ont poussé les multinationales américains et autres capitaux occidentaux à s’y investir dès avant cette date.
D’un autre côté, toutefois, beaucoup de marxistes – qui expliquent (généralement à juste titre) le processus de mondialisation par une crise de profitabilité des grands capitaux occidentaux au début des années 1970 – sont souvent insensibles aux problèmes traités par la théorie du global saving glut, et tendent à se servir de la baisse tendancielle du taux de profit comme d’une théorie passe-partout, qui explique tout et n’importe quoi.
Ce que la baisse tendancielle du taux de profit peut expliquer, c’est l’exportation de capitaux d’investissement, c’est-à-dire la raréfaction de débouchés rentables dans leurs pays d’origine, et la tendance à déborder le cadre national – de préférence vers des pays à composition organique (= intensité capitalistique) plus faible. Cela n’empêche pas que ce mouvement découle, du moins en partie, de caractères et dynamiques inhérents à la grande industrie en tant que telle : à la fois le besoin d’expansion de l’échelle de la production pour amortir des coûts fixes de plus en plus importants, et l’approfondissement de la spécialisation industrielle dans un contexte international marqué par des différences dans le cours des monnaies. Les mouvements de baisse des taux de profit comportent aussi une dimension cyclique, liée au renouvellement du parc des moyens de production. Mais, au-delà de ces cycles, il existe des raisons objectives à la projection des firmes à l’international, et il nous semble que les caractéristiques propres de la grande industrie permettent de mieux rendre compte de la généralité du phénomène.
Ce que la baisse tendancielle du taux ne suffit pas à expliquer, c’est la manière dont la rentabilité du capital dans son ensemble évoluera précisément et se répartira concrètement entre les pays et les capitaux individuels. Elle nous indique une direction, elle nous offre une sorte de « méta-théorie », mais sa valeur explicative à l’égard des mouvements internationaux des capitaux est limitée.
Mais surtout, ce que la baisse tendancielle ne peut en aucun cas expliquer, ce sont les déséquilibres commerciaux mondiaux et la désindustrialisation radicale de quelques pays avancés (États-Unis, France et Royaume-Uni) au cours des dernières décennies. À cette fin, il faut faire intervenir la forme du système monétaire international et le système des États (les rapports politico-militaires), autrement dit les racines du « privilège exorbitant » qui allège, pour certains pays, les contraintes sur la balance commerciale et sur l’endettement public qui pèsent à plus forte raison sur tous les autres. Il y a une dizaine d’années, Joseph Halevi a résumé de la façon suivante ce qu’on pourrait désormais appeler la question américaine :
« La situation difficile des États-Unis est […] dictée par la nécessité de remédier à leur déficit croissant de la balance des paiements, sous peine de voir le pays plongé dans une crise de déflation par la dette. Or, le monde ne peut pas être pour les États-Unis ce que l’Inde était pour la Grande-Bretagne. L’Inde produisait des matières premières et les exportait, et était maintenue dans un état de sous-développement. La Grande-Bretagne utilisait les Home Charges (taxes payées par l’Inde à Londres), le protectionnisme contre les exportations indiennes vers le Royaume-Uni, le libre accès au marché indien pour les industries britanniques et, enfin et surtout, le contrôle du taux d’escompte de Londres, pour siphonner l’excédent extérieur indien et le capital indien en général.
« Par définition, le reste du monde n’a pas d’excédent extérieur avec un tiers à siphonner vers les États-Unis, à moins d’avoir des exportations nettes vers la Lune ou une autre planète. La seule façon pour les États-Unis d’éviter une déflation drastique pour ajuster ses comptes avec l’extérieur est de contraindre le reste du monde à continuer de réacheminer l’excédent qu’il réalise avec les États-Unis vers le système financier américain lui-même. »1
Contraintes physico-techniques du capital, lutte des classes, mais aussi forme et transformations de l’ordre monétaire et politique international : c’est tout cela à la fois qui détermine le cours réel du capital et auquel les concepts abstraits du Capital de Marx, comme la baisse tendancielle du taux de profit, n’offrent qu’un cadre d’interprétation très général.
Notes :
1 J. Halevi, « Imperialism Today », in J. Halevi, G.C. Harcourt, P. Kriesler, J.W. Neville, Post-Keynesian Essays from Down Under, vol. II, New York, Palgrave Macmillan, 2016, p. 406-407.
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