Dans ce qui suit, nous prendrons appui principalement sur l’ouvrage de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie (Seuil, Paris, 2021). Quoi qu’on pense de ses auteurs – l’un directeur du département « Opinion et stratégies d’entreprise » à l’IFOP, l’autre journaliste et essayiste –, en croisant des enquêtes d’opinion, des statistiques à l’échelle nationale et des études de cas locales, ils ont produit une fresque sociologique suggestive de la France contemporaine. En la résumant, nous la compléterons avec d’autres sources. Ce choix répond à une double exigence : disposer d’un panorama factuel et chiffré des transformations sociales récentes, et articuler ce panorama avec nos propres analyses théoriques sur l’impérialisme, la monnaie et les spécificités de la formation sociale française. Par exemple, les délocalisations, qui jouent un rôle considérable dans la désindustrialisation dont il sera question, doivent en même temps être vues comme exportations de capital d’investissement permises et renforcées par la politique de monnaie forte (franc fort d’abord, euro ensuite).
Statistiques : mode d’emploi
Pour commencer, il nous faut dire quelques mots de la signification des données que nous allons exposer, car le rapport entre théorie et empirisme ne va jamais de soi. Beaucoup de ces données porteront sur la désindustrialisation et sur ses conséquences directes et indirectes. Or, celle-ci est souvent évoquée, chiffres à l’appui, pour démontrer que l’industrie, au sens du secteur secondaire, contribue de moins en moins à la dynamique économique des sociétés capitalistes avancées. Fourquet et Cassely s’inscrivent dans le même sillon : ils rappellent que, selon la comptabilité nationale conventionnelle, l’industrie représentait un quart du PIB français en 1980, contre un dixième seulement en 2019. Or, de tels ratios ne nous disent pas combien de valeur ou de plus-value – au sens marxien de ces termes – l’industrie a produit en France. Au mieux, ils peuvent nous donner une idée de la part de valeur ou de plus-value que les entreprises regroupées statistiquement dans le secteur secondaire arrivent à garder pour elles-mêmes – à supposer qu’elles soient toutes productives de plus-value (ce qui n’est pas sûr). En fait, dans ce genre de raisonnements, c’est la notion même de secteur secondaire qui pose problème, car elle ne correspond que de manière très imparfaite à celle de capital industriel ou productif dans le sens de Marx et cie. S’il fallait, en toute hypothèse, essayer de délimiter ce capital, on le trouverait réparti dans des proportions inégales entre les trois grands secteurs de la comptabilité nationale. Cela doit nous mettre en garde contre le raccourci qui consiste à tirer des conclusions théoriquement trop engageantes à partir des données empiriques.
Le découpage de l’économie en secteurs primaire, secondaire et tertiaire semble obéir à une logique de « bon sens » : pour que le coiffeur puisse couper les cheveux de ses clients (tertiaire), il faut bien que les ciseaux soient sorties de l’usine (secondaire) et, avant cela, que du fer soit sorti de la mine (primaire). Mais cela ne nous dit pas grand-chose de la manière dont ces activités sont menées : l’agriculture est-elle pratiquée à grande échelle sur la base de méthodes industrielles ? Si oui, dans quelle proportion ? Est-il légitime de réunir dans la même catégorie les grandes chaînes de fast-food et la restauration traditionnelle ? En cantonnant l’industrie dans le secteur secondaire, la tripartition conventionnelle s’empêche de faire la différence, dans le primaire et le tertiaire notamment, entre ce qui relève de l’organisation industrielle et ce qui relève plutôt de l’artisanat ou de formes qui lui sont proches. En outre, pourquoi considérer la production d’énergie comme une industrie et sa distribution comme un service? Pourquoi ranger l’ensemble du transport dans les services ? Autant de questions qui montrent la relativité, pour ne pas dire l’arbitraire, des distinctions qui structurent ce découpage.
À l’inverse, il serait tout aussi erroné de concevoir l’industrie comme des simples modes d’organisation (division du travail, salarisation, économies d’échelle, etc.), sans prêter attention au contenu concret des activités auxquelles ils s’appliquent, comme si la production de machines-outils et la « production » d’assurances pouvaient avoir les mêmes retombées économiques. On sous-estimerait alors l’effet d’entraînement que la production matérielle organisée industriellement, et en particulier la production de moyens de production, exerce à la fois sur elle-même et sur le reste de l’économie capitaliste, aussi bien comme fournisseuses de moyens de travail pour les trois grands secteurs, que comme acheteuse d’intrants et de services qu’elle contribue par ailleurs à façonner par les gains de productivité qu’elle rend possibles dans les secteurs soi-disant non industriels. Le cas échéant, l’écart croissant de productivité entre le secteur secondaire d’un côté, et les secteurs primaire et tertiaire de l’autre, se traduirait en une hausse, insoutenable à terme, des prix relatifs de ces derniers vis-à-vis du premier. C’est ce qu’on appelle la « loi de Baumol ».
Selon l’INSEE, la contribution du secteur tertiaire au PIB français s’élève aujourd’hui à environ 80% – ce qui peut paraître énorme. Au-delà des réserves émises plus haut quant aux conclusions qu’on pourrait être tenté de tirer de ces pourcentages, il faut regarder de plus près la composition interne des ensembles qu’ils quantifient. En l’espèce, le secteur des services comprend à la fois les services marchands et les services non-marchands, dont les administrations de l’État ou plutôt leurs dépenses salariales – qui sont importantes (362 milliards d’euro en 2024, toutes administrations confondues, soit 12,4% du PIB), et qui entrent en ligne de compte dans le calcul de la « valeur ajoutée ». La contribution des services marchands au PIB est, quant à elle, de 37,5 % en 2024[1]. La plus grande partie de ces derniers est constituée par les services aux entreprises (43,9 %), tandis que les services aux ménages et les services d’information-communication comptent, respectivement, pour 38,1 % et 18,0 % du total. Une partie non négligeable – mais difficile à quantifier – des services aux entreprises figure dans cette catégorie par effet de la désintégration horizontale des entreprises, alors qu’elle se verrait naturellement comptabilisée dans le secteur secondaire dans un contexte d’intégration verticale : c’est le cas des sièges sociaux, mais aussi de nombreuses activités de design, de maintenance, de transport, de nettoyage industriel, etc. Les statistiques officielles comportent donc un biais qui, par construction en quelque sorte, sous-évalue le poids de l’industrie. Cet effet de distorsion est à la fois dans les choses et dans le regard qui les saisit, c’est-à-dire qu’il résulte aussi bien de l’organisation contemporaine du secteur privé que des critères de regroupement des données statistiques brutes.
Il n’en reste pas moins que la désindustrialisation est aujourd’hui, en France, une réalité observable de mille et une façons, une réalité que l’on ne saurait pas récuser ou nier par la simple critique des catégories qu’on utilise couramment pour la présenter. La part de la consommation effective des ménages dans le PIB – 2051,8 milliards d’euro, soit 70,2 % d’un PIB de 2919,9 milliards d’euro en 2024[2] – nous dit bien quelque chose de la faiblesse des dépenses d’investissement dans le contexte français, qu’il s’agisse d’échanges inter-branches ou d’échanges État-industrie. En 2024, la « formation brute de capital fixe » (FBCF), c’est-à-dire la réalisation d’investissements fixes (machines-outils, bâtiments, etc.), n’aura été que de 344 milliards d’euro (soit 11,7 % du PIB) pour les entreprises non financières et de 127 milliards d’euros (soit 4,3 % du PIB) pour les administrations publiques. Évidemment, les données annuelles ne sont pas forcément très probantes dans ce domaine, qui est cyclique par définition. Le graphique ci-dessous montre l’évolution de la FBCF dans quatre pays comparables – dont la France – sur une période plus longue et selon une mesure qui inclut la formation de stocks. Alors que les chiffres en pourcentage du PIB montreraient sans doute des trajectoires proches, les chiffres absolus indiquent, d’un côté, une convergence entre les grands producteurs d’excédents commerciaux en biens que sont le Japon et l’Allemagne, et de l’autre, à des niveaux sensiblement plus faibles, un évolution similaire des pays déficitaires que sont la France et le Royaume-Uni (notamment au cours de la dernière décennie).

Beaucoup d’autres indicateurs vont dans le même sens. L’évolution de la part des services (hors voyages[3]) dans les exportations en est un, et pas des moindres, car le commerce international est le terrain privilégié où les capitaux mesurent leurs capacités de survie et d’expansion. Ainsi, à titre d’illustration, en 2015, sur 654,9 milliards d’euro d’exportations, les services (toujours hors voyages) y pesaient 89 milliards, soit 13,6 % du total; en 2024, sur 989,5 milliards d’euro exportations, ils y comptent pour 264,9 milliards, soit 26,7 % (près du double). Et bien qu’il s’agisse à presque 80 % de services aux entreprises et à 34 % de services spécifiquement adressés à la production (chiffres 2019[4]), il faut souligner que leur croissance est tirée ici par la demande extérieure, de même que pour les exportations industrielles – mais sans l’effet d’entraînement que ces dernières peuvent exercer sur le tissu socio-économique interne.
De quelque façon qu’on retourne la chose, il faut donc se rendre au constat qu’il y a bien désindustrialisation, même s’il peut y avoir débat sur ses dimensions réelles. Beaucoup de commentateurs (y compris radicaux) la conçoivent comme un processus se déroulant de manière à peu près identique dans l’ensemble des pays avancés, de sorte que la France n’y ferait en rien exception. Ils invoquent comme cause soit le « dumping salarial », soit les gains de productivité engendrés par l’industrie elle-même. Le premier point de vue est faux à notre sens, car lorsque les entreprises des pays avancés délocalisent leurs productions dans les pays en voie de développement (PVD), ils ne cherchent pas simplement de bas salaires, mais un coût moindre de l’ensemble des facteurs de production (et, pour rappel, le taux de change de leurs monnaies joue un rôle crucial à ce niveau). Le second point de vue est plus pertinent, mais aussi largement insuffisant – notamment pour notre propos – car il revient simplement à dire que plus la masse de la plus-value produite est grande, plus elle peut être détournée vers des activités économiques qui n’en produisent pas. Belle réinvention de la roue… qui toutefois n’explique pas tout.
En effet, on ne peut expliquer de cette façon les délocalisations vers les PVD dans la mondialisation, et encore moins les déséquilibres commerciaux et financiers que celle-ci a engendrés. S’il est vrai que la désindustrialisation a intéressé dans une certaine mesure tous les pays avancés, elle n’aura été si profonde que dans trois d’entre eux – les États-Unis, la France et le Royaume-Uni – qui ont ceci de commun, qu’ils tournent aux déficits jumeaux (déficit public + déficit de la balance des biens et des services). Nous avons évoqué dans d’autres textes, ici et ici, les leviers qui ont permis aux deux premiers de faire cela sans pour autant avoir à en payer les conséquences – du moins jusqu’à très récemment. Des conséquences que les autres pays de la planète ne connaissent que trop bien, soit pour les avoir vécues, soit pour les avoir vues à l’œuvre chez leurs voisins…
La désindustrialisation dans tous ses états
Fourquet et Cassely rappellent d’emblée qu’en France la désindustrialisation n’est pas une phase close, mais un processus toujours en cours. On le voit en ce moment même avec le cas de NovAsco (ex-Ascometal), aciériste français en crise avec quatre sites de production – Saint-Étienne, Custines, Hagondange et Leffrinckoucke – dont seulement le dernier a trouvé un repreneur (pour 144 emplois sauvés sur un total de presque 700).
Entre 2008 et 2021, plus de 900 usines employant au moins 50 personnes ont fermé, entraînant la suppression de 125 000 emplois. On n’a là que la phase la plus récente de la désindustrialisation. Celle-ci n’a pas touché uniquement les grandes régions industrielles du Nord et de l’Est, mais aussi les territoires qualifiés de ruraux : dans le seul secteur agroalimentaire, 114 usines de plus de 50 salariés ont disparu entre 2008 et 2020[5]. Cette disparition progressive de l’appareil productif a profondément modifié la structure sociale et économique des villes et des campagnes. Comme le soulignent Fourquet et Cassely, les écoles, les hôpitaux et les services publics en général ont souvent pris la place de l’industrie comme principaux pourvoyeurs d’emplois[6]. Dans de nombreuses communes, la défense du service public est donc indissociable d’une défense de l’emploi local – non pas par attachement sentimental ou idéologique à l’État-providence, mais par stricte nécessité économique. Les auteurs font une remarque intéressante lorsqu’ils relèvent que dans ces communes, où la demande de travail est déprimée, la perspective de se faire embaucher à l’hôpital est très attractive, compte tenu du nombre élevé de postes accessibles aux non-qualifiés (brancardiers, ouvriers d’entretien, agents de service hospitalier, etc.), en contrat à durée indéterminée et sous statut de fonctionnaire : « Dans une partie des milieux populaires de ces villes, on travaille à l’hôpital de père en fils et l’on s’efforce d’y faire entrer le neveu, le frère ou la sœur, comme jadis on le faisait dans l’usine ou la grande entreprise de la région. »[7]
Un exemple local de désindustrialisation examiné est celui de Tonnerre, petite ville de moins de 6 000 habitants entre Orléans, Troyes et Dijon. Depuis 2004, Tonnerre a été frappée par une série de fermetures d’usines qui ont détruit l’essentiel du tissu économique local. Les auteurs insistent sur les conséquences en cascade de ces fermetures : disparition des sous-traitants, perte de recettes fiscales, appauvrissement du commerce local, etc. Dans de nombreuses villes de ce type, les seules sources d’emploi restantes sont l’hôpital, l’école et la grande distribution – ces dernières étant elles-mêmes dépendantes (à différents degrés) des « revenus de transfert », c’est-à-dire du salaire indirect et socialisé sous toutes ses formes (retraites, prise en charge des soins, allocations diverses, etc.). Les régions frappées par la désindustrialisation se trouvent ainsi doublement dépendantes des dépenses publiques : comme source de revenus directs (salaires versés par l’État, prestations) et comme soutien indirect à l’activité économique.
Les auteurs citent également les cas de Contrexéville et Vittel, où la désindustrialisation a pris la forme d’une séparation géographique entre la production (maintenue) et les fonctions support (délocalisées) : service paie, facturation, maintenance, etc. Cette fragmentation du procès de travail, combinée à la sous-traitance, a entraîné la disparition des classes moyennes salariées locales et des compromis sociaux locaux qui structuraient autrefois la vie ouvrière. La ville industrielle paternaliste – avec ses clubs sportifs, ses cellules syndicales, ses formes de sociabilité – a cédé la place à un assemblage éclaté de travaux sous-traités et précaires. L’un des exemples emblématiques évoqués est celui de l’équipe de foot FC Sochaux, fondé par des cadres de Peugeot et historiquement lié à l’usine de la ville. Le club, sponsorisé au moment de la sortie de La France sous nos yeux par une grande entreprise de nettoyage (Onet), symbolise l’abandon du modèle paternaliste qui avait développé les villes petites et moyennes en France.
Comme nous l’avons vu, à la place du vide laissé par les emplois industriels perdus, la grande distribution joue désormais un rôle central dans l’organisation économique des territoires – tout aussi central que les hôpitaux et les services publics. Dans les petites villes et les périphéries, les supermarchés et centres commerciaux sont souvent devenus des employeurs majeurs : Intermarché emploie environ 150 000 personnes dans ses magasins, réseaux logistiques et usines agroalimentaires, Leclerc 133 000 et Carrefour 105 000[8]. Pour illustrer son importance économique, Fourquet et Cassely font remarquer que Leclerc présentait, en 2019, un chiffre d’affaires comparable au budget de l’Éducation nationale (environ 50 milliards). Les auteurs notent aussi que 70 % des dépenses de consommation courante des ménages se font désormais dans ces zones commerciales périurbaines, qui se substituent de fait aux centres-villes traditionnels et redéfinissent la géographie de la consommation. On imagine que cela n’est pas sans conséquence sur la vie de leurs habitants, bourgeois des centres-villes inclus, dans la mesure où les activités induites (boutiques, restos, etc.) en pâtissent beaucoup, et que l’on ne voit pas très bien vers quoi, hormis davantage de tourisme, ces quartiers pourraient bien se reporter – surtout en province.
La logistique est décrite comme le secteur structurant de cette reconfiguration : entrepôts, plate-formes et hubs routiers investissent d’anciens sites industriels et requièrent une main-d’œuvre nombreuse, peu qualifiée et souvent précaire. Selon un recensement du ministère de l’Environnement de 2017, les entrepôts ou plateformes logistiques de plus de 5 000 mètres carrés étaient déjà 4 432 il y a dix ans. Ils ont certainement encore augmenté depuis. Ces centres logistiques se multiplient le long des axes routiers plutôt que ferroviaires. Le tableau ci-dessous, qui figure à la p. 63, montre les évolutions des effectifs de la branche de l’entreposage comparativement à celles du transport routier de marchandises et du transport ferroviaire.
| Secteurs | 2002 | 2007 | 2012 | 2017 | Évolutions | % |
| Transport routier de marchandises | 343 000 | 345 000 | 354 000 | 379 0000 | +36 000 | +10,5 |
| Entreposage et manutention | 75 000 | 93 000 | 100 000 | 114 000 | +39 000 | +52 |
| Ferroviaire | 193 000 | 175 000 | 171 000 | 164 000 | -29 000 | –15 |
Selon ces chiffres, l’entreposage et le transport de marchandises sur route mobilisent aujourd’hui près de 500 000 postes, qui deviennent 1,8 million si l’on y ajoute les effectifs qui exercent ces métiers au sein d’entreprises prenant en charge leur logistique en interne.
Les auteurs notent également que la France a perdu les deux tiers de sa flotte de pêche depuis 1983 et plus des deux tiers de ses agriculteurs entre 1970 et 2017. On sait que traditionnellement, à la suite de l’instauration du Marché commun, l’excédent commercial agricole a joué un rôle non négligeable dans le commerce extérieur de la France ; toutefois, en 2018, son solde agroalimentaire – pour la première fois depuis un demi-siècle – était négatif, et il risque de l’être à nouveau en 2025. On parle beaucoup, en ce moment, du traité de libre-échange UE-Mercosur et des conséquences qu’il aura sur un secteur agricole français déjà exsangue (à l’exception des grands céréaliers et autres gros bonnets). Toutefois, les mauvais résultats récents de ce secteur sont, pour beaucoup, à mettre sur le compte d’une concurrence intra-européenne devenue beaucoup plus rude au fil des élargissements successifs de l’UE.
Ces quelques données permettent de saisir l’ampleur d’un basculement historique : le noyau productif du tissu socio-économique domestique a progressivement « décroché ». S’il fallait dater ce tournant, il faudrait le situer autour de 2002, peu après l’entrée en vigueur de l’euro – date à partir de laquelle la balance commerciale en biens devient négative. Comme nous l’avons vu dans l’épisode 2, l’exportation de services, le rapatriement des profits et une capacité d’endettement public « sans effort » ont permis de contourner, tant bien que mal, la contrainte immédiate que le déficit commercial aurait imposé autrefois.
Les chapitres centraux du livre (seconde partie et fin de la première) sont consacrés à la « valorisation » différenciée du territoire français, où le tourisme, les loisirs et l’industrie du luxe constituent des pôles de développement contrastant avec les zones désindustrialisées. Fourquet et Cassely y mettent en avant l’exemple de Disneyland à Marne-la-Vallée, ouvert en 1992, qui accueille entre 13 et 15 millions de visiteurs par an et emploie 16 500 personnes. Cette dimension en fait le plus grand employeur monosite en France et la plus grande destination touristique d’Europe, illustrant comment certaines activités de loisir peuvent concentrer emploi et flux économiques sur un territoire limité.
Les auteurs examinent également la transformation de La Ciotat, ancienne ville ouvrière centrée sur le chantier naval. Aujourd’hui, la ville se réoriente vers le tourisme et accueille des télétravailleurs, tandis que le chantier naval a été rouvert, mais avec moins d’emplois et une spécialisation dans l’entretien de yachts. Cette évolution illustre la logique générale de « revalorisation » sélective du territoire, où certains sites bénéficient d’investissements tirés par le commerce ou le tourisme, tandis que d’autres restent marginalisés. En 2023, la France était la première destination touristique au monde en termes d’afflux, et la quatrième en termes de recettes (derrière les États-Unis, l’Espagne et le Royaume-Uni, mais devant l’Italie). Le tourisme pèse environ deux millions d’emplois directs et indirects. Sa contribution au PIB, comme secteur, est sept fois plus grande que celle de la construction automobile localisée sur le territoire.
À noter, cependant, que l’industrie du luxe suit une trajectoire en contre-tendance par rapport à la désindustrialisation : des maisons comme Hermès, LVMH ou Kering continuent de prospérer, souvent sur des échelles plus petites mais en conservant un ancrage territorial marqué. Entre 2016 et 2022, Hermès a ouvert 7 sites de production employant au moins 100 personnes, portant le total à 42 sites de production en France, pour 4 200 salariés[9]. Ces implantations se situent souvent dans des zones à l’écart d’autres activités industrielles, parfois en lien avec des traditions locales de travail du cuir ou du cristal. Un article récent du think tank La Fabrique de l’Industrie[10] note que les champions français du luxe sont des entreprises plus verticalement intégrées que la moyenne aujourd’hui, qui n’hésitent pas à racheter leurs sous-traitants s’ils estiment que leur savoir-faire leur est nécessaire. Chanel détient même une filiale spécialisée dans ces opérations de rachat.
La rédactrice de La Fabrique de l’Industrie croît déceler dans le secteur français du luxe des similarités avec le secteur de la production d’armements – ce qui peut paraître bizarre à première vue. Malheureusement, Fourquet et Cassely ne parlent pas beaucoup de ce dernier, alors qu’il constitue certainement une exception supplémentaire dans le tableau de la désindustrialisation. Dans la littérature spécialisée, on parle désormais de base industrielle et technologique de défense (BITD), pour souligner l’importance que revêtent l’hi-tech et la R&D dans ce secteur. En France, la BITD compte neufs grands maîtres d’oeuvre industriels (Airbus Defense & Space, Thales, Safran, MBDA, Naval Group, Dassault Aviation, ArianeGroup, Nexter, Arquus), 2 000 ETI (entreprises de taille intermédiaire : entre 250 et 5 000 salariés) et 2 000 PME dans la production ou la R&D, pour un total estimé à 220 000 emplois directs et indirects. Le parallélisme avec le secteur du luxe peut se justifier notamment par la complexité parfois excessive des productions, aux dépens des volumes et surtout des capacités de réserve[11]. Il y a aussi, cependant, d’énormes différences entre les deux secteurs, dont notamment le niveau d’intensité capitalistique, beaucoup plus élevé dans la production militaire, ainsi que le rôle de coordination joué en France par la Direction générale de l’Armement (DGA). Une note de l’Observatoire économique de la Défense affirme qu’avant l’éclatement de la guerre en Ukraine en février 2022 « les entreprises de la BITD avaient une structure financière et économique plus fragile que dans le reste de l’économie, avec des marges plus faibles, une capacité moindre à créer de la valeur, un endettement plus élevé et une potentielle sous-capitalisation[12] ». Sans surprise, la conjoncture s’est sensiblement améliorée depuis lors.
Divergences territoriales et dans les habitudes de consommation
La description de la segmentation du territoire français entre zones désirables et zones négligées se poursuit en mettant l’accent sur les effets de la consommation et l’évolution du marché immobilier. En effet, Fourquet et Cassely montrent que la différenciation territoriale repose pour l’essentiel sur les prix de l’immobilier. Par un jeu de ricochets, le cours haussier dans l’immobilier s’est diffusé par le biais des avant-gardes gentificatrices, qui cherchaient des zones « sous-valorisées » pour se loger ou pour aller en vacances. Ici la conjugaison au passé est de mise, car la hausse des taux d’intérêts survenue avec le retour de l’inflation en 2021-2022 a sensiblement « refroidi » le marché immobilier, avec une baisse du volume des transactions, une stagnation des prix, et une véritable crise dans l’immobilier commercial.
Parmi les nombreux exemples de cette dynamique désormais contrariée, on peut citer Biarritz, une ville plébiscitée pour son mode de vie « éthique », sa cuisine saine et son image plus moderne et moins ringarde que la Provence. Mais on peut également citer le Perche, une région à l’ouest de Paris, à 2h30 de voiture de la capitale, qui a connu un développement du coworking, des galeries d’art et des restaurants haut de gamme, avec une hausse notable des prix de l’immobilier. Par ailleurs, la construction de nouveaux logements depuis vingt ans s’est concentrée surtout dans l’Ouest du pays et sur la côte atlantique, renforçant la polarisation territoriale et le poids des zones attractives du point de vue résidentiel.
La gentrification des banlieues parisiennes pauvres est également abordée, et illustrée par le cas de Pantin. Le sujet est suffisamment connu pour qu’on ne s’y attarde pas. Aulnay-sous-Bois est prise comme exemple du phénomène inverse. Cette dernière, initialement conçue comme une ville auto-suffisante autour de l’usine Citroën et de ses cités ouvrières, a subi une désindustrialisation brutale. Quatre ans après sa création (1973), Citroën avait déjà commencé à supprimer des postes. Acquis par le groupe PSA avec le rachat de Citroën par Peugeot, le site a définitivement fermé en 2014, laissant derrière lui une zone de pauvreté assez prononcée.
Les disparités territoriales, combinées avec les évolutions de l’emploi évoquées plus haut, s’accompagnent d’une plus forte concentration géographique des services publics. Ce n’est pas une tendance tout à fait nouvelle, puisque plus de 40 % de communes rurales ont perdu leurs écoles et gares entre 1980 et 2003[13]. Mais cette tendance s’est renforcée depuis lors. Par exemple, les journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin, dans leur livre 4,1. Le scandale des accouchements en France (Buchet-Chastel, Paris, 2025), attribuent la hausse considérable de la mortalité infantile en France principalement à la disparition des petites maternités, et donc à l’augmentation de la distance entre le domicile et le lieu d’accouchement. Trois quarts de ces maternités auraient fermé depuis 1975.
Fourquet et Cassely consacrent un chapitre entier (p. 157-178) au mode de vie pavillonnaire, devenu majoritaire auprès des ménages français : plus de la moitié du parc immobilier est aujourd’hui constitué de maisons individuelles et, à en croire les enquêtes d’opinion, 87 % des ménages aspirent à y vivre[14]. La vie pavillonnaire s’accompagne de comportements spécifiques : 86 % des ménages français possèdent au moins une voiture, et 39 % en possèdent deux.
Pour analyser cette polarisation des modes de consommation et des styles de vie, les auteurs introduisent la notion de « démoyennisation », qui suggère que la classe moyenne se fracture et qu’on passe d’une société en pyramide à une société en sablier. Schématiquement, cette polarisation se manifeste de trois façons : par le haut, par le bas et par le côté.
Par le haut, on observe la gentrification et la montée en gamme des standards de consommation au sein des couches supérieures de la classe moyenne : les stations de ski, les campings haut de gamme et certaines zones touristiques illustrent ce processus, où l’accès à des biens et services de qualité est un marqueur social et territorial. Le développement spectaculaire des piscines privées (une piscine tous les 33 habitants) – dont profite Piscines Desjoyaux, leader mondial du secteur – s’inscrit également dans ce processus.
Par le bas, la diffusion du hard discount, des marques de distributeurs dans la consommation courante, ainsi que la popularité de modèles abordables dans les biens durables, touchent désormais les couches inférieures de la classe moyenne, dont les standards de consommation se rapprochent de ceux du prolétariat. Des enseignes comme Aldi et Lidl, initialement implantées dans les régions désindustrialisées du Nord, représentent aujourd’hui 10 % du chiffre d’affaires de la grande distribution. Rachetée par Renault en 1999 pour conquérir les marchés émergents, Dacia a connu un succès inattendu et significatif en France même : la Sandero est désormais la voiture la plus vendue dans le pays, tandis que son constructeur – roumain à l’origine – est devenu la troisième marque automobile française. Les auteurs soulignent également le succès des jeux d’argent, avec la FDJ qui a triplé son chiffre d’affaires entre 2000 et 2018, atteignant environ 17 milliards d’euros. Les difficultés économiques de la classe moyenne inférieure se reconnaissent aussi à sa dépendance croissante au crédit à la consommation, dont le volume a triplé entre 1993 et 2018, atteignant 180 milliards d’euros d’encours de crédits, ce qui traduit sa paupérisation relative.
Enfin, par le côté, il y une diversification de la consommation selon des critères éthiques, écologiques ou locaux. Dans le secteur de la boulangerie, par exemple, on observe deux dynamiques opposées qui illustrent différentes formes de « démoyennisation ». Les néo-boulangeries, souvent ouvertes par des cadres en reconversion (20 % des nouveaux boulangers), misent sur la proximité, l’artisanat et la qualité. En revanche, les chaînes de boulangerie de périphérie comme Marie Blanchère, Ange ou Louise couvrent des zones plus périphériques et s’adressent à une clientèle plus large, reflétant des habitudes de consommation plus standardisées et populaires. De tels exemples, allant jusqu’aux marchandises les plus banales (le pain), montrent comment les inégalités sociales se traduisent aujourd’hui par des habitudes de consommation différenciées, qui reflètent et entérinent la polarisation socio-économique du pays.
Désindustrialisation des classes sociales
La quatrième partie du livre revient plus en détail sur la structuration actuelle de l’emploi en France et ses implications pour les différentes classes sociales, en commençant par le prolétariat. On a vu que dans les secteurs de la logistique, on compte au bas mot un demi-million de salariés dans les transports routiers et l’entreposage, un domaine où le chiffre d’affaires lié au commerce en ligne a été multiplié par 13 entre 2005 et 2020, atteignant 112 milliards d’euros. Malgré cette croissance, le secteur présente de faibles perspectives d’évolution professionnelle et salariale. Selon Fourquet et Cassely, l’ouvrier de la logistique a remplacé l’ouvrier d’usine – moins dans les chiffres brutes que dans le lien avec un lieu de travail imposant et fortement contraignant :
« Peu rémunérés, soumis à des fortes amplitudes horaires, au bruit, au respect drastique des cadences et des délais (à l’instar des routiers et des livreurs), et pour certains au port de charges lourdes, le salarié d’entrepôt incarne ainsi le prolétariat d’aujourd’hui comme le “métallo” symbolisait celui d’hier. Les racks (rayonnages métalliques où sont stockées les marchandises) et les tapis roulants ont remplacé la chaîne de montage. Signe du déplacement du centré de gravité de notre économie de l’industrie vers la logistique, c’est désormais du côté des entrepôts d’Amazon que se tournent les observateurs quand ils veulent prendre le pouls du climat social en période de crise.[15] »
Le secteur des services à la personne semble beaucoup plus large, du moins dans les statistiques, avec 1,3 million d’employés, incluant chauffeurs VTC, livreurs et aides à domicile. Ce secteur est identifié comme le plus créateur d’emplois dans les années à venir. Les aides-soignantes et sous-infirmières représentent une main-d’œuvre à 90 % féminine, en charge d’une population vieillissante : environ 20 % des Français ont plus de 65 ans, et les établissements type EHPAD ont été multipliés par trois depuis 1980.
Le domaine du nettoyage et de la propreté connaît également un essor significatif : Onet, déjà cité, emploie en France plus de salariés que Renault (50 000 contre 48 000). Au total, la filière regroupe 540 000 emplois, avec 100 000 postes créés depuis 2010. Il y a désormais plus de personnes employées par cette filière que d’agriculteurs (environ 400 000).
Un sous-chapitre est aussi consacré aux très pauvres : en France, on comptait officiellement 2,9 millions de chômeurs de longue durée en 2021, contre 1 million en 1997 et 382 000 en 1980. Les chiffres du chômage de longue durée ont quelque peu baissé ces dernières années (2,2 millions aujourd’hui), mais on pourrait se demander si les artifices comptables rendus possibles par la multiplication des catégories de chômeurs n’y sont pas pour quelque chose. Pour une appréciation plus globale du chômage, qui se combine de façon croissante avec un sous-emploi chronique, notons qu’au troisième trimestre 2025, le nombre d’inscrits à France Travail s’élevait à 6 445 600 (catégories A, B, C, D, E confondues), auxquels on peut encore ajouter 867 200 personnes en catégorie G (bénéficiaires RSA + demande de RSA en cours ou rejetée) et 179 500 en catégorie F (bénéficiaires d’un accompagnement d’insertion sociale, mais indisponibles à la recherche immédiate d’un emploi).
Quoi qu’il en soit, les auteurs retracent l’évolution des dispositifs d’aide, pour une fraction de la population qui non seulement a beaucoup augmenté, mais peine davantage à retrouver un emploi, de sorte que l’indemnisation du chômage ordinaire ne suffit plus à la prendre en charge. En 1984, l’Allocation de solidarité spécifique (ASS), destinée aux chômeurs en fin de droits, était créée, suivi du Revenu minimum d’insertion (RMI, mieux connu aujourd’hui comme RSA) en 1988, de la Prime de Noël en 1998 et de la Couverture médicale universelle (CMU) en 1999. Si l’existence de ces allocations ne va pas sans tensions entre ceux qui les financent et ceux qui en bénéficient, on peut observer qu’aucun dispositif d’envergure – à l’exception très relative de la prime d’activité – n’a été introduit depuis l’entrée pleine et entière dans la zone euro (2002).
La mobilité sociale ascendante, quant à elle, a été fortement affectée par les transformations de l’accès à l’éducation. Alors que le taux de bacheliers est passé de 29 % en 1985 à 80 % en 2019, l’accès aux professions intermédiaires se fait désormais via un BTS ou DUT (taux d’obtention de 15 %, analogue à la proportion de cette catégorie sur l’ensemble de la population active). Plus haut dans la hiérarchie sociale, en 1980, plus du double des diplômés des grandes écoles choisissaient une formation d’ingénieur ; mais, depuis 2017, les écoles de commerce forment désormais plus de diplômés que les écoles d’ingénieur, signalant un glissement structurel au sein des élites techniques et administratives. Ainsi, les parcours d’études de la classe moyenne supérieure reflètent encore davantage la désindustrialisation.
Les auteurs abordent ensuite la mutation de la composition de la grande bourgeoisie, définie comme les 500 plus grandes fortunes du pays, sur la période 1998-2020 : les producteurs de vins et spiritueux y restent importants, représentant 10 % de l’ensemble (+ 1 % par rapport à 1998) ; la part des grands industriels et de magnats de l’énergie diminue très fortement (33 % en 1998 contre 14 % en 2020), de même que les médias et télécoms (de 7 % à 4 % sur la même période) ; les parts représentées par les secteurs du luxe et de la cosmétique augmentent (de 1 % à 3 %, et de 2 % à 3% respectivement), ainsi que celles du secteur de la santé (de 4 à 6 %) et du numérique (de 6 % à 7 %); le BTP se maintient au même niveau (2 %), de même que le secteur banque et assurances (4 %); l’immobilier et l’hôtellerie connaissent une progression vertigineuse (de 3 % à 11 % sur la même période), de même que les holdings[16] (de 1 % à 8 %)[17].
Le dernier chapitre du livre explore les transformations culturelles de la France contemporaine, mettant en évidence des changements liés à la désindustrialisation et aux recompositions territoriales qui affectent variablement les classes sociales. Outre le déclin de la tradition catholique, ils enregistrent l’homogénéisation des habitudes alimentaires (observable dans le choix des graisses de cuisson), le brassage démographique et l’augmentation des déplacements géographiques dans les trajectoires de vie. Les auteurs relèvent également des tendances culturelles nouvelles ou inattendues, interprétées comme des réponses à la disparition des anciennes formes de sociabilité liées à l’industrie. Il s’agit ici d’un éventail de pratiques qui va de la danse country (2000 clubs aujourd’hui en France) jusqu’à la diffusion des églises évangéliques, parfois installées dans d’anciennes usines (au Blanc-Menil ou à Reims).
Enfin, les auteurs mettent en rapport la désindustrialisation et la recomposition économique de certains territoires avec l’émergence de nouvelles activités commerciales, par exemple les kebabs. Ils montrent que les régions ayant accueilli une forte immigration turque pour le travail industriel (Orne, Ain, Haute-Savoie) ont vu la création de nombreux kebabs après la fermeture des usines, les immigrés se réorientant souvent vers le BTP, le petit commerce ou la restauration à petite échelle. Comme le reste du livre, ce chapitre final offre beaucoup de données surprenantes ou peu connues, mais il est moins intéressant pour notre propos
Conclusion
Les évolutions que nous avons résumées ne sont qu’une petite partie du tableau très riche et informatif dressé dans La France sous nos yeux. Pour conclure, nous ne reviendrons que sur deux aspects qui nous semblent particulièrement prégnants du point de vue de la lutte des classes.
En premier lieu, l’analyse de Fourquet et Cassely fait ressortir une certaine bipolarisation du tissu économique domestique entre les secteurs qui comblent le vide laissé par la désindustrialisation – le triptyque constitué par la logistique, la grande distribution et les hôpitaux – et ceux qui s’inscrivent clairement en contre-tendance par rapport à celle-ci : l’industrie du luxe et, ajoutons-nous, la production d’armements. Cette vision est forcément très schématique dans la mesure où elle fait abstraction de tout ce qui peut exister entre les deux, notamment la foule d’entreprises industrielles, grandes et petites, qui résistent tant bien que mal à la désindustrialisation. Mais elle nous permet de saisir une contradiction latente dans le tournant néo-militariste annoncé en grande pompe par la Sainte-Alliance de l’extrême-centre avec la « grande muette » (pas si muette désormais). À supposer que ce tournant se confirme, le premier pôle – alimenté par la consommation de masse et doublement dépendant de la dépense publique, surtout dans les zones périphériques – se verrait pénalisé par une allocation du budget de l’État privilégiant désormais la base industrielle et technologique de défense. Peut-être y a-t-il là, chez les travailleurs du triptyque logistique-grande distribution-hôpitaux, un potentiel d’opposition au tournant néo-militariste et au plan de réarmement qui l’accompagne ? C’est une hypothèse qu’il nous faudra tester par des recherches plus fouillées ainsi que par l’observation directe.
En second lieu, l’analyse des auteurs de La France sous nos yeux suggère que derrière des revendications apparemment interclassistes et consensuelles telles que la défense du service public, peuvent se cacher des contenus différents selon la classe ou la fraction de classe qui porte ces revendications : la défense de l’emploi pour les uns (plutôt prolétaires périurbains), des services de qualité pour les autres (plutôt classe moyenne métropolitaine). Là où les frontières entre défense du service public et défense de l’emploi local deviennent floues, il en va de même pour celles entre défense de l’emploi local et défense du salaire indirect : qu’on pense au mouvement contre la réforme des retraites de 2023, à son caractère à la fois massif et diffus sur le territoire. Cela est d’autant plus vrai que, comme nous l’avons vu dans l’épisode 2, une partie croissante de la protection sociale est financée par des prélèvements fiscaux sur les revenus d’activité (CSG). Emploi-consommation-fiscalité : un écheveau d’autant plus inextricable qu’on descend dans la hiérarchie sociale et qu’on s’éloigne de la bulle parisiano-parisienne.
D’une manière ou d’une autre, on en revient toujours à l’internationalisation du grand capital français, à ses faiblesses et à ses béquilles, c’est-à-dire à l’incapacité de se maintenir autrement que par des expédients monétaires ou politico-militaires. Comme dans d’autres formations sociales présentant des caractéristiques similaires (USA et Royaume-Uni), cette internationalisation s’est faite aux dépens d’une grande partie du tissu socio-économique domestique, et l’on voit bien que ce conflit est désormais entré dans une phase critique. Toutefois, dans le contexte français cela s’effectue selon des modalités spécifiques que nous devrons encore étudier de près.
Notes :
[1] Karine Delamare, Mickaël Ramonet, Florent Royer, Fabien Soulé, Philippe Varrambier, « Les comptes des services marchands en 2024 », INSEE Première, n° 2059, 26 juin 2025. Téléchargeable ici : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8595643.
[2] Jean-Cyprien Héam, Benjamin Quévat, « Les comptes de la Nation en 2024 », INSEE Première, n° 2053, 28 juin 2025. Téléchargeable ici : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8574058.
[3] Dans la comptabilité nationale, les dépenses de voyage et de séjour des étrangers en France comptent comme des exportations de services, qu’il s’agisse de déplacements professionnels ou touristiques.
[4] Pierre Bui Quang, Timothée Gigout, « Vingt ans d’essor des échanges de services de la France », Le Bulletin de la Banque de France, n° 246, 5 juillet 2021. Téléchargeable ici : https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/vingt-ans-dessor-des-echanges-de-services-de-la-france.
[5] Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux, op. cit., p. 22.
[6] Op. cit., p. 30.
[7] Ibid.
[8] Op. cit., p. 51.
[9] Op. cit., p. 93.
[10] Marie Desjeux, La réussite du made in France : les cas du luxe et de la défense, 6 novembre 2025. Téléchargeable ici : https://www.la-fabrique.fr/fr/publication/la-reussite-du-made-in-france/.
[11] À titre d’exemple, le célèbre canon Caesar, forgé par le métallurgiste Aubert et Duval (détenu par Safran et Airbus) et usiné par KNDS, était produit à deux exemplaires par mois avant l’éclatement de la guerre en Ukraine, et à six fin 2023. Cette année, la production serait montée jusqu’à douze exemplaires par mois… du moins dans les intentions de M. Lecornu.
[12] ÉcoDef Études, n° 260, mars 2025, p. 1. Téléchargeable ici : https://www.defense.gouv.fr/ssm/ecodef-etudes-ndeg-260-quelle-etait-situation-financiere-entreprises-bitd-guerre-ukraine-mars-2025
[13] Stéphanie Beucher et Florence Smith, La France : Atlas géographique et géopolitique, Autrement, 2022.
[14] À ce propos, on trouve une réflexion pertinente dans un vieux texte de H. Lefebvre, Introduction à l’étude de l’habitat pavillonnaire : « L’idéologie pavillonnaire comporte une conscience de propriété et de propriétaire qui peut entrer en conflit avec d’autres formes de la conscience (et notamment avec la “conscience de classe” dans le cas fort répandu où le propriétaire est un prolétaire). Généralement, ce conflit est maintenu à l’état latent. Pourtant, il agit. La contradiction “bourgeoisie-prolétariat” se change en opposition “riches-pauvres” ou “petits-gros” (propriétaires). » (Henri Lefebvre, Du rural à l’urbain, Éditions Anthropos, Paris, 1970, p. 178). Aujourd’hui, la question soulevée dans cet extrait serait à examiner à l’aune de ce que Fourquet et d’autres auteurs, dans un rapport récent rédigé pour la Fondation Jean-Jaurès, appellent la « grande transmission », c’est-à-dire le rôle désormais prépondérant de l’héritage dans l’accès à la propriété immobilière.
[15] Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, op. cit., p. 271.
[16] Selon la définition consacrée, une holding est une société visant à détenir et gérer des participations actionnariales dans d’autres entreprises. Elle peut être constituée par des associés ou avoir à son tour des actionnaires.
[17] Op. cit., p. 329.
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