Depuis le rachat du géant de l’agrochimie Syngenta par son équivalent chinois ChemChina en 2017, de nombreux journalistes occidentaux se sont mis à s’intéresser, non seulement à l’agroalimentaire, mais aussi à l’agriculture chinoise, en se penchant sur des cas d’élevages industriels spectaculaires, à l’image du célèbre « gratte-ciel à cochons » de la ville d’Ezhou, dans la province du Hubei[1]. De tels articles tendent à projeter sur l’agriculture chinoise une image préalablement associée à la grande industrie et à l’urbanisation chinoise : dimensions gigantesques, échelle démesurée, voire inhumaine selon les standards européens. Or, une lecture même très rapide des statistiques officielles nous renvoie à une réalité très différente. Le troisième recensement agricole de 2016 montre que la petite exploitation familiale représente 98 % des quelques 200 millions d’unités économiques rurales, regroupe 90 % des actifs agricoles et cultive environ 70 % de la surface arable nationale[2]. La taille moyenne de l’exploitation agricole est de 0,5–0,6 hectares par exploitation agricole[3], contre 85–190 aux États-Unis[4]. Il serait toutefois réducteur d’y voir uniquement, comme certains auteurs « néo-populistes[5] » (c’est-à-dire néo-socialistes agraires), un exemple d’agriculture encore « paysanne », étrangère aux impératifs de profit et aux fonctionnements des entreprises capitalistes. Reste qu’en Chine contemporaine, les obstacles juridiques, économiques et sociaux à l’émergence d’une agriculture capitaliste à grande échelle existent encore bel et bien. Cette configuration particulière résulte de plusieurs facteurs historiques qui ont marqué la Chine depuis 1949, année de fondation de la République populaire de Chine (RPC).
De la Réforme Agraire au système de Responsabilité des ménages
En 1950, la République populaire nouvellement proclamée lança une vaste réforme agraire (tudi gaige) : la classe des propriétaires fonciers fut expropriée (voire concrètement liquidée), et la terre redistribuée aux ménages paysans. Toutefois, l’objectif du gouvernement communiste n’était pas de transformer les paysans en petits propriétaires, mais bien d’abolir la propriété privée du sol : entre 1953 et 1956, les ruraux cédèrent leurs terres aux « coopératives avancées » (gaojishe), dont la fonction était d’organiser collectivement la production agricole. Il n’y eut donc pas de nationalisation des terres, mais plutôt une collectivisation fragmentée, au niveau des villages. De même, le système d’« enregistrement des ménages » (hukou) fut généralisé à l’ensemble du territoire. En rattachant administrativement les populations rurales à leur localité d’origine et en limitant leur installation durable en ville, il contribuait à fixer la main-d’œuvre à la campagne et à organiser l’extraction d’un surplus céréalier destiné à l’approvisionnement des centres urbains et, plus largement, à soutenir l’industrialisation. Plus précisément, les coopératives agricoles vendaient les grains à l’État à très bas prix, dans une stratégie de « ciseaux des prix » (liangjia daocha)[6] inspirée de la doctrine de l’accumulation primitive socialiste de Preobrajensky[7]. En 1958, les coopératives furent ensuite regroupées en communes populaires, rassemblant chacune plusieurs milliers de foyers. Les communes avaient pour objectif d’organiser collectivement non seulement la culture des terres, mais aussi l’ensemble de la vie sociale de leurs habitants, dans la perspective (du moins dans les intentions affichées) d’une abolition de la division du travail : elles furent donc incitées à développer des projets d’industrialisation rurale, parfois au détriment de la production agricole[8]. Les résultats de ce système, qui atteignit son paroxysme lors de la campagne du Grand Bond en avant en 1958, furent cependant désastreux : le projet dépendait en effet d’un vaste programme d’industrialisation rurale, mais sans que l’État n’augmente pour autant la portion d’investissement public en infrastructures destinées à ces zones. Le maintien de la politique du « ciseau des prix » déclencha une famine de masse de 1958 à 1961. Pour cette raison, en 1962, le principe de la « Propriété à Trois Niveaux, avec l’Équipe comme Base » (sanji suoyou, dui weijichu) fut adopté, qui fit des « équipes de production » (shengchan xiaodui), chacun rassemblant quelques dizaines de foyers ruraux, l’unité fondamentale de gestion agricole. En concentrant tout l’effort productif national sur l’agriculture, ce système permit de mettre fin à la famine, d’accroître la production et de réaliser de nombreux travaux d’infrastructures hydrauliques qui furent essentiels à l’augmentation de la production agricole. Toutefois, ce réajustement ne permit pas d’augmenter la productivité, notamment parce que, à cette époque, le hukou limitait les déplacements de population de façon très étroite, conduisant à une situation que Zhang Letian a qualifié de « croissance économique sans développement » (meiyou fazhan de jingji zenzhang). Celle-ci tenait d’une part à la gestion de la production : la croissance reposait surtout sur une augmentation de la main-d’œuvre par unité productive, au prix d’une diminution de la productivité par tête. Elle tenait d’autre part au cadre organisationnel lui-même : l’ « équipe de production », pivot de l’organisation du travail, était calquée sur l’échelle du village ou du hameau, c’est-à-dire sur des formes héritées du travail agricole des siècles précédents. Ce changement mit donc définitivement fin aux velléités d’industrialisation des campagnes chinoises : les paysans, à qui l’on avait promis « l’électricité dans chaque maison », furent assignés à leur lieu d’enregistrement par le hukou et au travail agricole ; selon une formule de l’époque, ils se retrouvèrent à avoir affaire « uniquement à la terre et à la boue » (yu nitu da jiaodao)[9]. Au lieu d’abolir la division entre sphères urbaine et rurale, le « nœud entre ville et campagne »[10] en sortait ainsi renforcé.
En 1978, une fois Deng Xiaoping devenu le leader de facto de l’État-Parti à la mort de Mao, la décision fut prise de laisser graduellement aux foyers ruraux la gestion de la production agricole, suivant un système déjà partiellement appliqué localement au début des années 1960, appelé « responsabilité des ménages » (SRM)[11]. Dans ce régime de propriété particulier, les familles paysannes recevaient de la brigade de production le droit d’utiliser une parcelle de terre, un « droit de contrat » (chengbaoquan), pour une durée limitée. Une fois atteints les objectifs de production de céréales à vendre à l’État, les ménages pouvaient garder le reste des produits agricoles pour eux-mêmes, voire les vendre librement sur le marché. Les communes populaires furent ainsi dissoutes. Le système de responsabilité des ménages, qui est encore en vigueur aujourd’hui, n’a toutefois pas coïncidé avec un régime de privatisation, comme dans d’autres pays de l’ancien « bloc socialiste » : bien que les foyers à qui les parcelles sont allouées détiennent le droit de les utiliser (chengbaoquan) et celui de bénéficier des fruits de leur travail, l’autre partie du contrat, le collectif villageois (cun jiti) possède le « droit de propriété » (suoyouquan) de la terre. Les baux fonciers, d’une durée assez courte (3 ans) au début de la réforme, furent prolongés à 15 ans dans les années 1990, renouvelés pour 30 ans en 1998 et en 2008 (les discussions actuelles portent sur leur renouvellement définitif). À cette époque, un important surplus agricole fut enregistré, issu de plusieurs facteurs. D’un côté, l’État continuait à acheter (tonggou) des produits comme les céréales et les cocons de soie, contribuant concrètement à l’amélioration continue des revenus des ruraux. De l’autre, ce système, donnant plus de liberté aux ménages dans l’allocation de leur force de travail, permit à de nombreux ruraux de s’engager dans d’autres activités productives.
Ce système fut donc la base à partir de laquelle a pu se structurer une partie des réformes d’ouverture de Deng Xiaoping, dont le premier élan industriel partit précisément des zones rurales. Dans les années 1980, ce fut surtout la création des entreprises de « bourg et de village » (xiangzhen qiye), qui marqua l’essor économique des campagnes chinoises. Elles s’inscrivaient dans les chaînes de valeur qui commençaient alors à se former. Elles approvisionnaient, par exemple, les entreprises d’État (dans le cas du Sunan) ou les entreprises multinationales de Hong Kong (dans le cas du Guangdong). Gérées par des cadres locaux du PCC, leur fonctionnement entraînait un cercle vertueux qui fut, au début des réformes, une des clés de l’amélioration rapide du niveau de vie dans les zones rurales. D’un côté, les villageois en étaient souvent les actionnaires, car elles étaient construites sur le foncier leur appartenant collectivement. De l’autre, elles employaient souvent de la main-d’œuvre locale, de sorte que les villageois pouvaient en être à la fois actionnaires et salariés. Toutefois, dans les années 1990, nombre d’entre elles étaient de fait gérées par un nombre restreint d’actionnaires. En 1996, les entreprises de bourg et de village représentaient près de 40 % de la production industrielle brute de la Chine[12].
Les années 1990 : la crise agricole et les « trois problèmes ruraux »
L’époque qui court de la moitié des années 1990 à 2006 est considérée comme la décennie noire du monde rural chinois, les politiques économiques de l’État central ayant privilégié à cette époque le développement de l’industrie dans les villes côtières plutôt que dans les zones rurales. Plusieurs facteurs firent progressivement des entreprises de bourgs et de village l’une des sources de l’inflation à l’origine des révoltes urbaines de 1989 – notamment la dispersion territoriale de ces entreprises, qui empêchait les rendements d’échelle, et leur déconnexion croissante d’avec la demande interne comme externe. Face à ces pressions, l’État chinois mit en place en 1994 une réforme fiscale qui eut de lourdes conséquences sur l’économie des régions rurales. Si auparavant certaines taxes étaient versées au gouvernement central, tandis que d’autres l’étaient aux provinces, désormais une part fixe des impôts était attribuée au premier, ce qui renforça le transfert des recettes de l’économie rurale vers le centre. La part des recettes fiscales locales dans les campagnes chuta de 78 % à 44,3 % entre 1993 et 1994. De plus, en raison de la fin du système d’achat et de vente d’État pour de nombreuses cultures, et de la fermeture ou privatisation de nombreuses entreprises rurales, les gouvernements des cantons et des villages furent contraints d’accroître la pression fiscale sur la population rurale via l’impôt foncier et la « Taxe Agricole » (nongye shui)[13]. Cette évolution entraîna aussi des conséquences négatives sur la production agricole, surtout dans les zones éloignées des centres urbains. Enfin, dans les années 1990, l’entretien collectif des infrastructures hydriques fut progressivement confié à des entrepreneurs privés, ce qui entraîna une baisse notable des rendements agricoles dans de nombreuses provinces[14]. Alors que l’agriculture représentait 10 % du total de l’investissement de l’État en infrastructures dans les années 1970, sa proportion chuta à 3 % en 1990[15]. Avec un début d’assouplissement du système du hukou, ceci entraîna un véritable exode rural, notamment des jeunes hommes, vers les centres urbains. Ces transformations ne se firent pas sans heurts : l’alourdissement des impôts sur le foncier, destinés à compenser la baisse des recettes des zones rurales, la fin des réajustements périodiques des parcelles pour s’adapter à la taille des familles, tout cela eut des conséquences sur la production agricole et déboucha sur de nombreuses révoltes dans les régions rurales[16].
L’abolition de la taxe agricole et la « nouvelle campagne socialiste »
Cette crise de l’exploitation familiale, combinée à la publication de nombreux rapports internationaux[17], commença à susciter de vives inquiétudes au sein du gouvernement central. Les « trois problèmes ruraux » (sannong wenti) – les paysans, l’agriculture et les régions rurales – étaient désormais au centre du débat intellectuel et politique. En 2006, dans le cadre du XIᵉ plan quinquennal, le gouvernement central mit à l’ordre du jour l’abolition de la taxe agricole (nongye shui) et engagea un projet de développement rural appelé « Nouvelle Campagne Socialiste » (shehuizhuyi xin nongcun). Les effets de ces deux dernières réformes eurent un impact important sur la société rurale. D’abord, l’abolition de la taxe agricole mit fin à une période d’appauvrissement extrême des foyers ruraux[18]. Ensuite, la « Nouvelle Campagne Socialiste » contribua à améliorer le niveau de vie dans les campagnes chinoises, grâce notamment à des programmes de revenu minimal (dibao), de systèmes de retraites, et à l’amélioration des systèmes de santé et d’éducation[19]. En même temps, elles ouvrirent la voie à la transition capitaliste dans l’agriculture chinoise : en autorisant la location des lopins de terre à des producteurs extérieurs au village, les lois sur le foncier agricole facilitaient les transferts de terre des ménages ruraux à de grandes exploitations. Les bases pour la création d’un marché des droits fonciers étaient posées. De plus, l’abolition de la taxe agricole encouragea la plupart des gouvernements locaux, qui avaient été privés d’une partie importante de leurs recettes fiscales, à « attirer des capitaux et des investisseurs » (zhaoshang yinzi) imposables.
Ces réformes ne modifièrent pas uniquement les mécanismes de gestion foncière, mais engagèrent une transformation plus profonde des rapports de production dans l’agriculture, ouvrant la voie à une mutation des classes rurales. Toute étude de la transition vers une agriculture capitaliste repose sur l’analyse de deux processus centraux : la séparation progressive de la majorité des paysans de leurs moyens de production, et, surtout, les modalités d’émergence d’une classe capitaliste agraire. Théorisés par Lénine, les modèles « prussien » et « américain » de transition capitaliste dans l’agriculture décrivent deux trajectoires opposées, conçues comme des voies alternatives à celle de l’Angleterre étudiée par Marx. Dans le cas prussien, la classe féodale des grands propriétaires terriens, les Junkers, s’est progressivement transformée en classe capitaliste agraire. À la différence de la transition anglaise, caractérisée par la coexistence de deux classes distinctes (les landlords et les farmers), la Prusse a vu la première intégrer les fonctions de la seconde : les réformes du début du XIXᵉ siècle (notamment l’abolition du servage en 1807) ont préservé la grande propriété foncière aristocratique tout en libérant les serfs, qui restaient toutefois dépendants des terres des Junkers, où ils devaient désormais travailler en tant que fermiers tenanciers ou ouvriers agricoles. Lénine qualifie ce processus de « capitalisme par en haut », car ce sont les anciennes classes dominantes qui ont initié et dirigé la transition agraire[20]. La voie américaine se situe à l’opposé de la trajectoire prussienne : en l’absence de rapports sociaux féodaux aux États-Unis, et du fait de l’existence de vastes terres disponibles à la suite de l’expulsion et de l’extermination des populations autochtones, ce modèle a favorisé la transformation d’une fraction des petits paysans en producteurs capitalistes, du peasant au farmer, par un processus de stratification croissante au sein des classes paysannes. Dans ce modèle, certains producteurs parviennent à moderniser leurs techniques et à s’intégrer pleinement au marché capitaliste, tandis que d’autres, incapables d’y parvenir, se retrouvent exclus de ce marché, et condamnés à vendre leur force de travail aux autres agriculteurs. En Chine, ces deux voies se combinent. D’un côté, le besoin de capitaux de la part des administrations locales, combiné aux nouvelles lois permettant une expansion de la taille des exploitations, favorisent l’entrée du « capital (urbain) à la campagne » (ziben xiaxiang), comme dans le cas des entreprises « Tête de Dragon[21] ». D’un autre côté, les producteurs agricoles sont en train de se différencier eux-mêmes entre une minorité d’entrepreneurs agricoles et une majorité de petits producteurs agricoles, liés les uns aux autres par différentes formes de rapports salariaux ou de contrats, les premiers ayant recours aux seconds pour engager l’accumulation élargie de leur capital. Dans les deux cas, le soutien du gouvernement a été crucial : depuis 2016, les directives officielles regroupent les différentes typologies d’exploitations à grande échelle sous la catégorie de « Nouveaux Acteurs Agricoles » (xinxing nongye jingying zhuti).
L’ère Xi Jinping : deux pas en avant, un pas en arrière ?
Pour aborder la période contemporaine, les politiques menées durant les quatre premières années du mandat de Xi Jinping (2012-2016) comme secrétaire général du PCC se sont inscrites dans la droite ligne de celles des années précédentes en matière de propriété foncière rurale. En 2013, le gouvernement a introduit une « Nouvelle Réforme Foncière », qui donnait la priorité aux grandes unités agricoles pour l’accès aux aides et subventions. Depuis 2010, le transfert des droits fonciers s’est accéléré : en 2016, 36 % du foncier agricole était remembré[22]. Dans ce domaine, c’est toutefois le lancement de la politique des « Séparations des Trois Droits sur la Terre » (sanquan fenzhi), en 2016, qui a constitué le véritable tournant pour l’agriculture chinoise, en ajoutant aux deux droits de propriété privée (suoyou quan) et de contrat (chengbao quan) un droit de « gestion » (jingying quan), permettant de confier les terres à un exploitant tiers. Cette réforme a considérablement accéléré le processus de transfert des droits fonciers et, combinée à une vaste campagne de cadastre, elle a fourni un cadre institutionnel plus complet à la création et à la dynamisation d’un marché des droits fonciers. Ainsi, malgré l’absence d’une véritable privatisation des terres agricoles, dont la vente est toujours interdite, celles-ci peuvent désormais être concentrées et transférées à des entreprises[23].
Toutefois, les politiques mises en œuvre depuis 2017 adoptent, sous certains aspects, une orientation inverse à celle amorcée lors de la Réforme des « Trois Séparations ». En effet, le gouvernement central lance en 2017 la campagne de « Revitalisation Rurale » (xiangcun zhenxing), et la même année une directive, appelée dans les milieux académiques et journalistiques la « Réforme des Trois Transformations » (sanbian gaige), visant à instaurer un système de coopératives fondé sur des parts sociales dans chaque village chinois. Ce dispositif permet aux villageois de devenir actionnaires de la coopérative en transférant à celle-ci le droit d’usage de leur parcelle contractuelle, en contrepartie de dividendes proportionnels à la superficie concernée. Comment expliquer ce revirement si soudain, une année seulement après la réforme de 2016, qui accélérait au contraire la marchandisation du foncier agricole ? Un retour sur les débats théoriques marxistes autour de la question agraire permet de mieux le mettre en perspective.
La semi-prolétarisation et le rapport salarial en Chine contemporaine
Lénine considérait l’essor du capitalisme agricole et la transformation d’une majorité de la paysannerie en salariés comme des processus inéluctables : la petite exploitation familiale, tournée vers l’autoconsommation, était vouée à disparaître. Parmi les auteurs marxistes, une lecture moins linéaire fut toutefois proposée par Kautsky qui, dans La Question agraire, s’interrogeait sur les raisons de la persistance de la petite exploitation familiale dans l’Allemagne de la fin du XIXᵉ siècle. En effet, malgré les nombreux avantages que présente la grande exploitation agricole du point de vue capitaliste (accès facilité au crédit, spécialisation accrue grâce à la division du travail), la petite exploitation ne semblait pourtant pas vouloir suivre la marche de l’histoire. Kautsky soulignait, à ce propos, les stratégies des petits exploitants, notamment en intensifiant le travail au-delà du seuil de rentabilité de l’embauche de main-d’œuvre. Une dernière explication avancée par Kautsky fait entrer en ligne de compte l’intervention de l’État qui, dans certaines phases historiques, peut avoir intérêt à retarder la désintégration de la petite paysannerie propriétaire pour limiter l’exode rural et les tensions sociales associées. S’il ne réfutait pas les hypothèses léniniennes quant à l’inéluctabilité d’une transition vers une agriculture à grande échelle, il soulignait les obstacles sociaux qui s’opposaient à la réalisation de ce processus[24]. Au milieu des années 1960, les travaux de Giovanni Arrighi ont prolongé les réflexions de Kautsky, en prenant pour objet la « semi-prolétarisation » des travailleurs noirs en Rhodésie entre les années 1930 et 1950. Selon lui, la prolétarisation des populations paysannes peut se manifester à des degrés variables, dont l’intensité dépend non seulement de la demande en main-d’œuvre dans l’industrie urbaine, mais aussi du degré de mécanisation de la production et du niveau de qualification de la force de travail. En Rhodésie, Arrighi observe que les secteurs tournés vers la demande intérieure, dominés jusqu’aux années 1950 par une majorité de petites entreprises coloniales qui exerçaient une influence notable sur les choix de politique économique, recouraient principalement à une main-d’œuvre non qualifiée. Faiblement mécanisées en raison de leur accès restreint aux marchés internationaux, ces entreprises locales assuraient leur compétitivité en maintenant des bas salaires et en tolérant un fort turnover des salariés. Les familles de ces derniers, souvent empêchées de s’installer durablement en ville en raison des restrictions ségrégationnistes à la mobilité, possédaient en revanche fréquemment un lopin de terre qui compensait partiellement leurs faibles rémunérations[25]. Le capital peut ainsi, dans certaines conditions historiques, se trouver en position de dépendance à la fois vis-à-vis de formes de travail non-capitalistes, dont la production reste néanmoins orientée et contrainte par les exigences de l’accumulation capitaliste, et du rôle de l’État dans le maintien de cette configuration.
Aujourd’hui, dans de nombreux foyers ruraux chinois, les modalités de reproduction de la force de travail présentent certaines analogies avec celles mises en œuvre jadis par les travailleurs noirs de Rhodésie. Le système du hukou mis en place dans les années 1950, est toujours en vigueur aujourd’hui, et bien qu’il soit infiniment plus souple que pendant l’époque maoïste, il continue de diviser la population entre ménages urbains et ménages ruraux, en conditionnant la mobilité de ces derniers, et en liant l’accès d’une majorité d’entre eux aux services publics (notamment l’éducation, mais aussi la santé et les régimes de retraite) à l’endroit où ils ont été enregistrés à leur naissance[26]. Il est difficile pour un foyer de changer son propre lieu de résidence, même si certaines modifications de ce système ont rendu les procédures de changement plus souples[27]. Toutefois, un hukou rural implique aussi automatiquement l’assignation d’un droit contractuel à une parcelle de terre agricole dont la vente, comme expliqué plus en haut, est interdite. Dans le cas chinois, le binôme hukou-SRM (responsabilité des ménages) constitue la pierre angulaire du rapport salarial d’un nombre important de travailleurs dans les secteurs urbains. En 2009, les travailleurs migrants touchaient en effet seulement 60 % du salaire nécessaire pour couvrir les dépenses de leurs familles, et on estime que, si en 2015 les entreprises chinoises urbaines avaient couvert ces dépenses, elles auraient dû payer 3,6 milliards de RMB en plus des salaires qu’elles avaient versés à leurs employés, l’équivalent du 5,2 % du PIB chinois de l’époque[28]. Non seulement le système du hukou influence directement le niveau des salaires dans un nombre important de secteurs urbains, une partie de la reproduction du foyer étant assuré par le droit de gestion de la parcelle, mais cette configuration permet aussi aux gouvernements municipaux des grandes villes et au patronat de ne pas se soucier de la protection sociale des salariés migrants, allégeant sensiblement les dépenses fiscales des premiers et celles salariales (indirectes) des deuxièmes. Ainsi, une partie conséquente des ouvriers ayant perdu leur travail à la suite des fermetures d’usines survenues entre 2009 et 2010 firent à l’époque le choix de retourner au village[29]. L’exploitation familiale issue de la décollectivisation a donc longtemps joué, et continue de jouer, un rôle de filet de sécurité décisif en l’absence d’autres moyens de faire face aux aléas du marché du travail.
Pour toutes ces raisons, il est impossible de transformer les rapports sociaux à l’œuvre dans l’agriculture chinoise sans que cela n’affecte l’ensemble de l’économie chinoise. En même temps, la configuration actuelle ne peut que rester un obstacle à l’émergence d’une agriculture capitaliste à grande échelle. Toutefois, des différences notables distinguent l’agriculture chinoise contemporaine autant de celle de l’Agrarfrage (question agraire) allemande, que de celle de la Rhodésie ségrégationniste. D’abord, la production n’est plus, dans de nombreux cas, destinée d’abord à l’autoconsommation familiale, comme c’était le cas en Rhodésie : elle s’insère désormais dans les marchés provinciaux et nationaux, sans pour autant que les revenus issus de cette production ne soient moins essentiels à la reproduction du foyer. De plus, elle se combine et s’intègre dans les formes de production à plus grande échelle analysées plus haut. En raison de ces éléments, toute modification du cadre juridique et matériel soutenant le rapport salarial chinois doit résulter d’un compromis entre trois acteurs : le capital urbain, le capital agraire et les municipalités des grandes villes. De même, ce compromis est influencé autant par le niveau d’intensité de la lutte des classes dans les usines peuplées de travailleurs migrants que par celles des ruraux pour un meilleur accès à la terre ou à un revenu annexe, ces derniers pouvant avoir des proches travaillant dans les villes, ou y avoir eux-mêmes travaillé. Ces deux dimensions sont donc souvent intimement liées. Il suffit de rappeler qu’en 2024, le nombre de travailleurs migrants a atteint un pic historique de près de 299,7 millions d’individus[30], soit 38,4 % de la population active. Avec ces quelques données, on peut avoir une idée approximative du fait que l’immense majorité des familles rurales ont au moins un membre qui est parti travailler à la ville et, inversement, qu’une partie absolument considérable (bien que difficile à quantifier de manière exacte) des salariés gardent une attache à la parcelle, directement ou par le biais du conjoint.
Les coopératives d’actions foncières
Pour revenir aux raisons du revirement opéré en 2017, certains auteurs ont avancé l’hypothèse que le gouvernement de Pékin, dans un contexte de ralentissement de l’économie chinoise, aurait visé le « réencastrement » (Karl Polanyi) de l’agriculture dans des rapports non-marchands, afin de freiner les dynamiques de « marchandisation » caractéristiques de la période antérieure[31]. Par rapport à la phase qui va de 2008 à 2016, depuis le lancement de la politique de revitalisation rurale en 2017, l’État chinois serait donc revenu sur ses pas, notamment en raison de la difficulté des entreprises capitalistes à pénétrer la sphère agricole.
En règle générale, deux principaux indicateurs marquent l’avènement d’une agriculture proprement capitaliste : le marché foncier et le salariat. Or, les enquêtes montrent un véritable décalage entre offre et demande de foncier et de travail. D’un côté, les villageois préfèrent avoir des contrats de travail stables et de longue durée, et des baux de fermage plus courts, afin de gagner en flexibilité dans leurs arbitrages entre travail agricole et travail industriel. De l’autre côté, les « Nouveaux Acteurs Agricoles » ont tendance à privilégier les baux fonciers de longue durée, ce qui leur permet de réaliser des investissements en capital fixe conséquents, mais favorisent des contrats de travail courts, plus à même de s’adapter aux fluctuations du marché, et privilégient l’emploi d’une main-d’œuvre jeune, alors que la population rurale vieillit sensiblement. Dans tous les cas, on remarque un taux de rupture des baux fonciers avant échéance assez élevé[32]. L’ensemble de ces éléments rend difficile, pour les exploitations à grande échelle, l’accès aux terres et à la main-d’œuvre, et, malgré l’ample soutien dont elles bénéficient, parfois même leur capacité à concurrencer les petites exploitations familiales.
Toutefois, pour évaluer si la réforme des « Trois Transformations » a réellement favorisé le maintien de formes d’agriculture à petite échelle, voire « paysannes » à proprement parler, il faut analyser plus en profondeur les modalités concrètes de son application, et par conséquent la typologie des différentes gestions institutionnelles du foncier rural. Il existe en effet deux approches de la gestion des terres collectives dans les campagnes chinoises. La première met l’accent sur la collectivité villageoise, comme détentrice du droit de propriété, tandis que la seconde s’appuie sur les droits contractuels et individuels de ces mêmes villageois. La réforme des « Trois Transformations », en mettant l’accent sur la confirmation des droits d’usage des parcelles allouées à chaque villageois, aurait, dans la majorité des cas, favorisé la deuxième approche[33]. Ce choix de la part du gouvernement central s’explique à la fois par une volonté de protéger les droits des paysans sur leurs parcelles contractées, notamment de l’arbitraire des cadres locaux du PCC, que pour leur garantir un meilleur revenu issu de leurs propres parcelles, pour partie via l’existence d’assemblées des actionnaires. Cependant, cette politique ne va pas sans quelques inconvénients. Dans les régions où ces assemblées prévalent, comme dans les zones rurales du delta de la Rivière des Perles, les profits générés par l’usage des terres sont simplement redistribués à chaque villageois, sous forme de dividendes, au prorata de la taille de leurs parcelles transférées à la coopérative, ce qui limite ainsi les ressources des collectivités. En outre, dans certains cas, il y a également un risque de morcellement accru du foncier, empêchant toute forme de mécanisation de la production, entravant ainsi les gains de productivité[34]. Ainsi, au lieu de soutenir les producteurs à petite échelle et les revenus annexes des villageois, cette approche peut aggraver leur paupérisation et par là favoriser les transferts de droits d’usage à des grandes entreprises. Inversement, là où la première approche est de coutume (celle centrée sur la collectivité villageoise, et non sur les droits individuels se regroupant dans une coopérative), comme dans le Sud du Jiangsu, la gestion collective du foncier permet aux collectivités de réinvestir une partie des loyers et des recettes tirées de la location du terrain aux entreprises, dans des projets d’infrastructures locales ou des services publics[35].
Une semi-prolétarisation « flexible » ? Les « nouvelles organisation économiques collectives rurales » (NOECR)
Jusqu’à la pandémie de Covid-19, il ne semblait pas que cette première approche par les collectivités ait été spécialement privilégiée par la réforme. La récente loi sur les « nouvelles organisations économiques collectives rurales », NOECR, (nongcun jiti jingji zuzhi fa), entrée en vigueur le 1ᵉʳ mai 2025, présente toutefois des indices qui pourraient suggérer que le gouvernement central cherche à généraliser des modèles de gestion où le niveau de la propriété collective (villageoise) de la terre prime sur les droits fonciers des ménages, ce qui offrirait un terrain plus favorable au développement de l’agriculture capitaliste. La nouveauté de cette loi est qu’elle crée des organismes ayant pour vocation la gestion de la terre, alors qu’auparavant le terme même qui définissait le détenteur de la propriété foncière – la « collectivité » (jiti) – était extrêmement flou. Les nouvelles organisations, encouragées par la loi de 2025, représentent l’ensemble des membres du collectif dont le hukou est enregistré dans le village, qui en sont membres automatiquement, contrairement aux coopératives d’actions foncières où la participation n’était pas obligatoire. La loi permet à ces organisations d’investir dans des sociétés commerciales ou des coopératives, ainsi que de participer à leur création[36]. De plus, ces organisations gèrent les budgets et la distribution des dividendes entre leurs membres. Du point de vue du capital agraire, cette configuration pourrait favoriser une transition « à l’américaine », c’est-à-dire un accès de certains producteurs au rang d’exploitants capitalistes. Dans certains projets pilotes, la collectivité possède des actions « dorées » (jingu) qui lui confèrent un droit de véto et de décision supérieurs à tous les autres actionnaires, dans le but de protéger les intérêts des producteurs locaux des investisseurs externes[37], indiquant une volonté de favoriser un développement endogène, plutôt que de dépendre de l’afflux de capitaux urbains. Du côté du travail, reste à savoir quelle fraction de classe travaillera pour ces nouveaux capitalistes agricoles. En ce sens, certaines enquêtes montrent que de plus en plus de ruraux se reconvertissent en « managers » (tuoguanghu) auprès d’entreprises agricoles. Ces dernières louent directement les droits d’usage auprès de foyers durablement installés en ville, et sont parfois salariés, mais le plus souvent sont liés à l’entreprise de gré à gré. Leurs petits lopins ne suffisant plus à assurer la reproduction de leur famille, et ne réussissant plus à trouver un emploi stable en ville en raison de leur âge souvent élevé (entre 50 et 70 ans), ils se retrouvent donc contraints de trouver un emploi au village[38]. Qu’il s’agisse de formes hybrides ou de salariat traditionnel, on a des raisons de croire que le nombre de travailleurs agricoles inclus dans ces catégories est destiné à croître sensiblement dans les années à venir. Nombre d’analyses mettent en avant les difficultés auxquelles font face les petites exploitations marchandes qui, sous la pression concurrentielle, sont contraintes d’intensifier l’usage d’intrants et la mécanisation, ce qui pour l’instant alourdit les coûts et érode les marges. Si certains ménages peuvent encore augmenter leur échelle de production et devenir des fermes familiales lorsque les loyers du foncier et le coût du travail leur sont favorables, une majorité s’appauvrit et finit par se retirer de la production marchande[39]. Nombre de ceux-ci pourraient donc devoir choisir entre chercher d’autres sources de revenus en ville ou, pour les moins qualifiés, entrer dans les rangs des travailleurs agricoles, ou encore devoir choisir entre louer leur lopin de terre à un tiers ou l’utiliser de manière uniquement vivrière : ce dernier cas serait la seule forme de retour vers une agriculture « non-marchande », celle d’un complément en nature aux autres formes de revenus.
À l’avenir, donc, plutôt que d’être une voie de « réencastrement » dans des rapports non-marchands, ces NOECR pourraient constituer un moyen de maintenir un équilibre relatif entre capital urbain, capital agricole et gouvernements locaux, tout en offrant une voie assez souple de transformation des rapports sociaux agraires vers une agriculture capitaliste. Si ce scénario est, en tout état de cause, bien plus probable que celui d’un retour à des formes d’agriculture « non-capitaliste », on peut néanmoins avoir des doutes sur la capacité des NOECR seules à impulser la transformation du rapport salarial en vigueur dans le reste du tissu économique chinois. Car, si d’un côté elles facilitent le remembrement des parcelles et leur mise en exploitation par des entreprises capitalistes, de l’autre elles sont censées renforcer le rôle de filet social associé aux terrains agricoles. Ainsi, le président de la Commission de l’agriculture, Chen Xiwen, soulignait que ces organisations pourraient représenter un complément pour soutenir le niveau de vie des ruraux, dans un contexte où les finances publiques ne parviennent pas encore à couvrir pleinement les besoins de ces zones, tandis que la participation de l’assemblée des membres permettrait de prévenir à la fois la captation du pouvoir par une minorité au sein des organisations (les élites locales), ainsi que les risques de contrôle de celles-ci par des capitaux extérieurs[40].
En outre, la réattribution plus rapide des parcelles lors du retour des travailleurs migrants à la campagne, ainsi que la sécurisation du versement des dividendes et des loyers aux ménages sous forme de rentes actionnariales sur leurs parcelles, devraient apaiser les luttes pour de meilleurs salaires menées par les ouvriers migrants dans l’industrie urbaine, réduisant la précarité des baux fonciers en faveur des ruraux. De même, la présence des NOECR devrait permettre aux employeurs de l’industrie de disposer d’une marge de manœuvre plus importante pour licencier des travailleurs migrants, ceux-ci pouvant, en retournant au village, récupérer plus aisément un revenu, voire un lopin de terre, que s’ils avaient conclu seuls un bail avec un tiers. Quant aux systèmes de protection sociale urbains, cette configuration pourrait leur permettre de retarder ultérieurement l’inclusion des ruraux résidant en ville, ces derniers disposant d’un surcroît de ressources pour absorber les aléas du marché du travail. Des recherches empiriques montrent d’ailleurs l’incapacité, notamment dans les grandes villes, d’élargir les systèmes de protection sociale à tous les habitants, ce qui risquerait d’excéder les capacités de nombre de gouvernements municipaux. À moins que des mesures redistributives, imposées par bas et/ou par le haut, ne leur donnent davantage de moyens…
On entrevoit ici la façon dont l’agriculture chinoise est utilisée encore aujourd’hui comme une soupape de sécurité pour le reste de l’économie, mais aussi la façon dont cela peut se traduire en une exacerbation de la lutte des classes dans les campagnes. Même de ce point de vue, les NOECR pourraient jouer un rôle ambivalent : en favorisant, sur le papier, la participation collective des villageois à la gestion du foncier via l’assemblée des membres, elles pourraient être également les vecteurs de nouvelles formes de mobilisations. En effet, leurs membres ne peuvent pas retirer leur lot de terre, et n’obtiennent qu’une compensation monétaire en cas de départ. Incapables de quitter l’organisation avec leurs parcelles contractées si la NOECR ne protège pas leurs intérêts, les villageois n’ont d’autre recours que la protestation pour contester la mauvaise gestion des actifs collectifs. Bien qu’elle ne puisse pas agir de manière complètement indépendante par rapport aux autres instances de pouvoir local, comme le comité du village, la section locale du parti ou le gouvernement cantonal, la NOECR a, selon la loi, le dernier mot en ce qui concerne les actifs collectifs. Outre les « pétitions de masse » (jiti xinfang), sorte de cahiers de doléances utilisée par la population dans des contextes de protestation locale contre des abus de la part des autorités, des cas isolés de révoltes violentes pour de meilleurs compensations contre les autorités villageoises et cantonales, comme celle qui a eu lieu en 2011-2012 dans le village de Wukan[41]pourraient – si elles venaient à se reproduire et à se multiplier – avoir une influence considérable sur l’évolution du régime de propriété et du secteur agricole.
D’autre part, si le compromis institutionnel que représente l’accès généralisé au foncier agricole depuis 1978 était mis à mal, au moment même où de nombreux travailleurs migrants sont contraints de quitter les villes en raison du chômage élevé, la « semi-prolétarisation flexible » pourrait pousser ceux-ci à s’accrocher d’autant plus férocement aux revenus issus de leurs parcelles sous contrat. Et ce, alors que la baisse du prix des denrées depuis 2023[42] pourrait non seulement faire baisser les loyers, mais aussi rendre moins attractif un retour à l’activité agricole. Dans ce cas, la question sera surtout de savoir si leurs luttes vont se limiter à la défense de droits à des revenus directs ou indirects (loyers, dividendes) en lien avec l’appartenance à une communauté villageoise, donc si ces luttes auront une nature principalement locale, ou si elles réussiront à dépasser le cadre du village pour se positionner dans une confrontation directement politique avec l’État central.
Conclusion
Essayons de résumer l’essentiel de ce qui précède et d’en tirer des conclusions à un niveau plus général. Dans ses Manuscrits de 1857-1858 (dits Grundrisse), Marx écrit : « Tant que le capital est faible, il cherche à s’appuyer sur les béquilles d’un mode de production disparu ou en voie de disparition ; sitôt qu’il se sent fort, il se débarrasse de ses béquilles et se meut conformément à ses propres lois[43]». Quel rapport avec notre propos ?
Depuis l’époque de l’ouverture aux capitaux étrangers sous Deng Xiaoping, la gestion prudente de la question agraire a été une préoccupation constante du pouvoir central, pris comme il l’était entre deux exigences contradictoires : d’un côté, assurer un afflux suffisant de travailleurs bon marché vers les zones urbaines, afin d’accompagner le décollage industriel du pays ; de l’autre, éviter un exode rural trop massif par rapport aux capacités d’absorption de ces zones en termes d’emplois, de logement, d’infrastructures, etc. D’où la nécessité de fixer une partie importante de la population à la campagne, et de lui assurer des sources de revenu. À cela, on peut encore ajouter l’impératif de la hausse de la productivité agricole – impératif toujours pressant dans un pays à la population très nombreuse, non autosuffisant du point de vue alimentaire, souvent exposé au risque de famine dans son histoire… mais contradictoire avec un accès très large à la terre et un foncier agricole morcelé.
Mais surtout, l’analyse de la question agraire montre que l’accumulation formidable de capital en Chine au cours de la mondialisation s’est appuyée, notamment dans les premières décennies des réformes d’ouverture, sur l’agriculture comme activité non-capitaliste, non pas pour écouler dans les campagnes une offre autrement invendable (à la Rosa Luxemburg), mais pour y faire reposer une partie de la reproduction de la force de travail. Elle montre également que cette « béquille », pour s’exprimer comme Marx, existe encore bel et bien et, surtout, que son élimination n’est pas encore à l’ordre du jour dans l’immédiat.
Dans ces conditions, la persistance de la question agraire en Chine est l’indice non seulement de l’arriération économique des campagnes et des écarts de développement internes, mais également de la survie de rapports précapitalistes, qui continuent de façonner la formation sociale chinoise. Que le niveau le plus pertinent de l’analyse de classe ne soit pas l’individu mais le ménage, et que le ménage en tant qu’unité économique puisse avoir des sources de revenu multiples et variées (travail salarié, petite production marchande, rentes diverses, etc.), ce n’est pas une spécificité chinoise, mais ce fait revêt une importance particulière dans ce contexte précisément en raison de ces survivances. Dans le milieu anticapitaliste, on a parfois voulu voir dans les ouvriers chinois les héritiers directs des pratiques de lutte des ouvriers spécialisés travaillant à la chaîne dans les années 1960-1970 en Occident. À l’évidence, on a négligé les liens multiples qui, dans beaucoup de cas, les attachent encore à la terre, même de manière indirecte, et conditionnent tant bien que mal leur rapport au capital (chinois ou étranger).
Cependant, notre analyse montre que la situation dans les campagnes chinoises n’est pas statique, mais dynamique. Les « béquilles » sur lesquelles le capital s’appuie, pour reprendre encore une fois l’expression de Marx, sont elles-mêmes en train de subir une transformation profonde. La plupart des poussées vont, comme il est normal, dans la direction d’une plus forte pénétration des rapports capitalistes. À ce niveau, nous avons vu que la quadrature du cercle n’est pas facile à trouver entre les intérêts des capitaux installés à la ville, de ceux désireux de s’investir dans l’agriculture, des collectivités locales et des habitants des zones rurales, eux-mêmes socialement stratifiés ; mais nous avons vu aussi que la mise en place d’un cadre de semi-prolétarisation plus flexible, avec les NOECR, est susceptible de représenter un compromis viable entre ces intérêts. Toutefois, cette évolution ne s’opère pas de façon linéaire, et les mêmes dispositifs censés garantir l’achèvement en douceur de la transition de l’agriculture chinoise au capitalisme, comportent des éléments qui reconduisent l’inachèvement de la séparation du producteur d’avec les moyens de production et de subsistance (autoconsommation, « micro-rentes », etc.).
À terme, les enjeux fondamentaux sur la table sont la réforme/suppression du hukou et l’accès à la protection sociale urbaine pour les ruraux. Pour l’essentiel, le lopin représente encore aujourd’hui un filet de sécurité indispensable, notamment pour celles et ceux qui partent travailler à la ville. Malgré la hausse incontestable des salaires nominaux en Chine au cours des dernières décennies, l’accès de vastes pans du prolétariat chinois d’origine rurale à des revenus complémentaires, en monnaie ou en nature, a exercé un rôle de frein sur les revendications et les hausses salariales, ainsi que sur le développement de la protection sociale (salaire indirect et socialisé) – non sans reporter les antagonismes sur le monde rural.
En conclusion, il est important de préciser que le passage éventuel du capitalisme chinois au niveau supérieur ne dépend pas exclusivement de dynamiques internes, mais aussi de l’issue du conflit inter-capitaliste à l’échelle mondiale et, en particulier, de la tentative des impérialismes historiques de bloquer l’ascension chinoise. Cette tentative, que l’administration Biden voulait unanime et coordonnée sous le mot d’ordre du front uni des démocraties occidentales, se révèle, notamment aujourd’hui sous Trump II, un ensemble d’initiatives fragmentaires menées en ordre dispersé. Toutefois, le fin mot de l’histoire n’a pas encore été dit, et l’inefficacité relative des mesures de guerre économique pourrait bien précipiter, demain, l’éclatement d’un conflit militaire ouvert.
Notes :
[1] Voir par exemple : https://www.theguardian.com/environment/2022/nov/25/chinas-26-storey-pig-skyscraper-ready-to-produce-1-million-pigs-a-year
[2] Bureau National des Statistiques de la République Populaire de Chine, « Schéma du troisième recensement national agricole » (第三次全国农业普查方案), Pékin, zhongguo tongji chubanshe, 2016.
[3] Voir : https://www.fao.org/4/ag088e/ag088e03.htm
[4] Voir : https://www.nass.usda.gov/Publications/Highlights/2024/Census22_HL_FarmsFarmland.pdf
[5] Notamment les sociologues Ye Jingzhong et Jan Dowe van der Ploeg, bien que les récents travaux du premier (notamment son enquête sortie en 2023 sur la revitalisation rurale vue par les paysans) se distancient de certaines prises de position trop idéologiques du livre écrit avec le second.
[6] He Xuefeng, « 大国之际 » (Le socle d’une grande puissance), Pékin, Dongfang chubanshe, 2019, p. 344-345.
[7] Dans le cadre des débats sur l’industrialisation dans la Russie soviétique du milieu des années 1920, la théorie de l’accumulation primitive socialiste de Preobrajensky avançait que, dans une économie de transition, la « construction du socialisme » exigeait un transfert planifié de valeur depuis le secteur agricole marchand vers le secteur industriel étatisé. Ce mécanisme, que Preobrajensky concevait comme un processus graduel et sans coercition (contrairement à l’accumulation primitive capitaliste) constituait selon lui une nécessité du développement de l’industrie dans un pays arriéré, et correspondait à une forme de domination politique consciente sur la loi de la valeur.
[8] Zhang Letian 告别理想 (Adieu aux Idéaux), (Renmin Chubanshe, Pékin, 2006), p. 317-322.
[9] Ibid. p. 327
[10] L’expression est du collectif Chuang dans leur texte Sorghum and Steel.
[11] Pour un résumé du richissime débat sur la question des acteurs à l’origine de l’initiative de la décollectivisation, et des facteurs micro et macroéconomiques qui permirent l’amélioration des revenus ruraux, lire le deuxième chapitre de China’s Agrarian Transition, de René Trappel, (Rowman & Littlefield, 2016).
[12] Chuang, « Red Dust », p. 269, n°2, Frontiers, 2019.
[13] Burak Gürel, « The Collectivist Legacy and Agrarian Development in China since 1978 », dans Modern China 2023, vol. 49(1), p. 26-62, 2023.
[14] Claude Aubert, « Les réformes agricoles ou la genèse incertaine d’une nouvelle voie chinoise », dans Tiers-Monde, Les réformes en Chine, tome 27, n°108, 1986, p. 727-775.
[15] Shaohua Zhan, The land question in China: Agrarian Capitalism, Industrious Revolution, and East Asian Development, Routledge, 2019, p. 61.
[16] Changming Hua, « Mille aiguilles au bout d’un fil: taxes et paysans dans la Chine d’aujourd’hui », dans Aux origines de la Chine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2001 p. 183-228.
[17] Comme le rapport du World Watch Institute, Who will feed China?
[18] Xiaxin Wang, Yan Shen, « The Effect of China’s Agricultural Tax Abolition on Rural Families’ Incomes and Production », dans China Economic Review. 29, 2014, p 185-199, p. 186.
[19] Matthias Stepan, Enze Han, Tim Reeskens, « Building the New Socialist Countryside: Tracking Public Policy and Public Opinion Changes in China », dans The China Quarterly, n° 226 (2016): 456–476.
[20] Terence Byres, Capitalism from Above and Capitalism from Below, an Essay in Comparative Political Economy. Palgrave Macmillan, 1996, p. 27.
[21] Entreprises essentiellement agroalimentaires, représentant la voie prussienne : il s’agit souvent de capitaux déjà établis dans d’autres secteurs, souvent urbains, qui ont commencé à investir dans le secteur agricole, comme par exemple le géant de l’immobilier Evergrande.
[22] Shouying Liu, Land System Reform and China’s Economic Development, Palgrave Macmillian, Singapore, 2023, p. 27-29.
[23] Xuefeng He, 土地承包经营权为什么错了 (Pourquoi la confirmation des droits de gestion contractuelle des terres a-t-elle été erronée) : http://px.jsnc.gov.cn/xwzx/xwdt/2015/12/07110606759.html
[24] Jarius Banaji, « Summary of selected parts of Kautsky’s », dans Economy and Society, 1976, p. 1-49
[25] Giovanni Arrighi et John S. Saul, « International Corporations, Labor Aristocracies, and Economic Development in Tropical Africa », dans Essays on the political economy of Africa, Monthly Review Press, New York,1973, p 105-152.
[26] En ce qui concerne le système des retraites par exemple, le régime des salariés urbains, est théoriquement « universel » et doit couvrir tous les travailleurs urbains titulaires d’un contrat de travail. Mais seulement 22 % des travailleurs migrants ont accès à ce premier régime, comparé à 69 % (pour les pensions) et 52 % (pour l’assurance maladie) des travailleurs urbains respectivement. Source : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/01/28/internal-migration-a-cornerstone-of-china-s-economic-model
[27] Bien que, depuis 2014, plusieurs documents issus du Conseil d’État et du Comité Central aient eu comme effet d’apporter de modifications importantes aux systèmes du hukou, en abolissant formellement, dans certaines localités, la division entre citadins et ruraux, il s’agit pour l’instant de villes de petite taille. Pour certains, il n’y aurait pas eu de véritable changement remettant en question la fonction du hukou dans la gestion des flux internes des populations, notamment du point de vue du marché du travail. Source : Chuang, « Free to move, forced to move : The present state of the hukou system », https://chuangcn.org/2020/05/free-to-move/
[28] Hao Qi, Zhongjin Li, « Giovanni Arrighi in Beijing : Rethinking the Transformation of the Labor Supply in Rural China During the Reform Era », dans Political Economy Research Institute, Working paper Series, n. 455, University of Massachussets, Amherst, 2018, p. 8-9.
[29] Tiejun Wen, Gaowei Chen, 筑牢经济软着陆的乡土基础, (Consolider la base rurale de l’« atterrissage en douceur » de l’économie), Source : https://paper.people.com.cn/rmrbhwb/html/2019-02/27/content_1910901.html
[30] Voir : https://chuangcn.org/2025/08/keeping-each-other-afloat-in-a-difficult-world-2024-review-of-labor-issues-in-china/
[31] Liu Tiantian, « Enclosure with “Chinese characteristics” : a Polanyian approach to the origins and limits of land commodification in China », The Journal of Peasant Studies, 2022.
[32] Jingzhong Ye, « 农民视角的乡村振兴 » (Revitalisation rurale, la perspective des paysans), tome 2, shehuixue wenxian chubanshe, Pékin, 2023 p.164-167 et p 169-173.
[33] Hua Gui, « 产权秩序与农村基层治理,类型与比较 – 农村集体产权制度改革的挣值分析 » (Ordre des droits de propriété et gouvernance rurale de base : typologies et comparaison — Analyse politique de la réforme du système de droits de propriété collective rurale), Kaifang Shidai, n° 2, 2019, p. 36–52.
[34] Yiyuan Chen, « 集体统筹与中国式农业现代化的可能路径 » (Planification collective et voies possibles de la modernisation agricole à la chinoise), Journal de l’Université de Wuhan, vol. 77, n° 4, juillet 2024, p. 153-163.
[35] Xuefeng He, « 大国之际 » (La base d’une grande nation), 2019, p. 350-351.
[36] Jiang Yu, « 烟台经验的普遍意义 : 党支部领班合作社,乡村振兴的可推广道路 » (La signification universelle de l’expérience de Yantai : coopératives dirigées par le comité de Parti, une voie généralisable de revitalisation rurale), Kaifang Shidai, n° 6, 2020.
[37] Ibid.
[38] Chen Hangying, « 既非小农,也非资本家 – 当前中国生产中的小资本生产者 » (Ni petits paysans, ni capitalistes, les petits producteurs marchands dans l’agriculture chinoise contemporaine), dans Zhongguo nongye daxue xuebao, n. 34, 2017.
[39] Qian Forrest Zhang, Meiling Wu, « The decline and transformation of smallholders in Chinese agriculture : national trends », dans The Journal of Peasant Studies, 52:3, 2025, pp. 485-512.
[40] Chen Xiwen, « 关于中华人民共和国农村集体经济组织法草案的说明 » (Exposé des motifs du Projet de loi de la République populaire de Chine sur les organisations économiques collectives rurales).
[41] Chuang, « Revisiting the Wukan Uprising », dans Issue 1, Dead Generations, https://chuangcn.org/journal/one/
[42] Source : « 关于新阶段促进农民增收的思考与建议 » (avis et réflexions sur comment stimuler la croissance des revenus des ruraux dans la phase actuelle), https://zcggs.moa.gov.cn/zczc/202406/t20240625_6457781.htm
[43] Karl Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, Anthropos, Paris, 1968, t. 2, p. 167-168.
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