Dans la littérature consacrée à l’état des relations sino-américaines, il n’est guère facile de se frayer un espace, a fortiori lorsque l’attention ne porte pas sur des aspects particuliers, mais sur le tableau d’ensemble – dans l’espace et dans le temps – de l’affrontement qui se dessine entre les États-Unis et la République populaire de Chine. Cela vaut tout particulièrement pour les travaux européens non anglophones, pénalisés par le faible intérêt accordé à un thème que le public continental perçoit certes comme crucial, mais qu’il tend à vivre forcément en spectateur passif, compte tenu de la marginalisation croissante de l’Union européenne dans le cadre économique et géopolitique mondial. La France constitue une exception partielle à cet égard, pour des raisons qui tiennent autant à des velléités géopolitiques jamais totalement disparues qu’à la perception du déclin interne et international du pays.
Après la parution, entre 2022 et 2023, de quelques travaux en langue française sur la compétition entre les deux puissances1, vient de sortir un ouvrage sur ce sujet, commis par un jeune chercheur en économie politique internationale : Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, de Benjamin Bürbaumer. Alors que, jusqu’ici, le centre de gravité des analyses était situé, le plus souvent, du côté de la politique internationale, ce qui caractérise positivement cette étude est le refus explicite d’une approche faisant de la géopolitique une dynamique séparée – et décisive en dernière instance – centrée, de surcroît, sur le rapport entre acteurs nationaux. La tendance à l’affrontement États-Unis-Chine est d’abord révélatrice de l’état de santé du système capitaliste mondial et de la trajectoire paradoxale de la mondialisation. Trajectoire paradoxale dans la mesure où l’écheveau mondialisation-financiarisation – constituée précisément autour du rapport États-Unis/Chine – a certes permis au capitalisme mondial de sortir de la crise des années 1970, mais au prix de l’ascension d’un puissant rival du capital occidental, désormais parvenu à contester la « supervision » états-unienne de la mondialisation elle-même. D’où l’affrontement qui se dessine sous nos yeux et que l’auteur conçoit comme une lutte pour l’hégémonie à l’échelle du système mondial : la poussée de Pékin en faveur d’un ordre international alternatif, faisant face à la réaction de Washington pour le maintien de l’ordre existant. Un affrontement qui met en péril la mondialisation non pas de façon exogène ou incidente, mais en procédant de la dynamique conflictuelle propre au capitalisme. D’où le titre, provocateur à sa façon, de l’ouvrage.
On reconnaît dans cette hypothèse centrale l’orientation marxiste de l’auteur : d’un côté, une analyse attentive des éléments structurels de la mondialisation (en particulier des flux d’investissements étrangers de capital, directs et financiers, et non simplement des échanges commerciaux) ; de l’autre, l’usage du concept gramscien d’hégémonie, transposé au plan des relations internationales, afin d’inscrire ces dernières dans les dynamiques de classe internes aux États nationaux concernés. La combinaison de ces deux éléments permet d’échapper à l’usage désormais répandu de l’outillage gramscien, aujourd’hui neutralisé dans l’étude des relations internationales sous l’étiquette creuse de soft power, ou réduit à une simple critique culturelle2. Mais elle permet également d’éviter l’approche analytique et politique typique (mais pas exclusive) d’une bonne partie des critique françaises de la mondialisation, qui interprètent celle-ci comme le produit de la seule intentionnalité politique et/ou comme un produit du « discours néolibéral »3. Cela n’empêche pas, toutefois, que cet ancrage marxiste apparaît parfois comme pris en otage par un appareillage conceptuel renvoyant à l’École française de la Régulation et, plus généralement, à une approche d’économie politique internationale, qui s’en tient à la combination du politique et de l’économique, ainsi qu’aux niveaux d’analyse international et interne, plutôt qu’à l’étude de leurs liens intrinsèques en termes de loi de la valeur déployée à l’échelle mondiale.
Tentons donc de reconstituer le raisonnement de Bürbaumer, tout en mettant en lumière, chemin faisant, ses mérites et ses limites. Tout d’abord se pose la question de ce qu’il faut entendre par « mondialisation » dans sa compréhension du capitalisme. La réponse réside en une généalogie stimulante, par faits stylisés, de la « La fabrication américaine de la mondialisation » (titre du premier chapitre, qui évoque The Making of Global Capitalism de Sam Gindin et Leo Panitch, un ouvrage des années 2010 ayant eu une certaine importance dans le débat radical sur le sujet). Le point de départ de la crise de l’ordre fordiste antérieur est situé dans l’insubordination ouvrière et populaire de ce qui a été appelé le Long Soixante-Huit. Ce facteur, conjugué à l’intensification de la concurrence inter-capitaliste – notamment due à la reprise des économies japonaise et allemande – ainsi qu’à une moindre efficacité du capital, conduit à la « crise structurelle du capitalisme américain » (p. 25-26), manifestée par la baisse de la rentabilité des grandes entreprises et par l’épuisement graduel du paradigme techno-économique centré sur le couple automobile-pétrole. La réaction de la bourgeoisie américaine face au risque de déclin se solde, dans les années 1970, par la prépondérance de sa fraction « transnationale », désireuse de relancer les investissements à l’étranger et le commerce international, et donc de démanteler – sur le territoire national, mais surtout à l’extérieur – les limites à la libre circulation des capitaux et des marchandises. Non sans l’aide de l’État américain, cette fraction a ainsi pu surmonter les résistances internes du capital national davantage enclin au protectionnisme, tout en intégrant aux nouveaux circuits de l’internationalisation et en arrimant à elle les fractions de la bourgeoisie européenne et japonaise (en note, l’auteur mobilise ici le concept de « bourgeoisie intérieure » de Poulantzas, qui renvoie au débat marxiste des années 1970 sur la caractérisation du nouveau « super-impérialisme » américain)4. Pour atteindre ce résultat, selon Bürbaumer le rôle des think tanks globalistes émergents, véritables organes de planification politique pour l’élaboration de la nouvelle Grand Strategy américaine, a été crucial : voici la touche « gramscienne » actualisée par les analyses de Stephen Gill sur la bourgeoisie transnationale, la Commission trilatérale, ainsi que celles, plus récentes, de Van Apeldoorn et de Graaf sur les réseaux de l’élite « corporate » états-unienne5. Cela s’est combiné, en Occident, à l’offensive anti-ouvrière et à l’extension en boule de neige de la dérégulation aux pays du Tiers-monde, soumis au piège de la dette extérieure et aux thérapies de choc qui s’ensuivirent. Tout cela a commencé dès les administrations américaines des années 1970, s’est renforcé sous Reagan et a culminé dans la décennie clintonienne, non sans l’apport de la chute du bloc dit socialiste.
Cette reconstitution résonne avec la thèse « smithienne » de Robert Brenner sur l’intensification de la concurrence inter-capitaliste dans les années 1960-1970, et avec celle de la baisse de la rentabilité du capital. Elle aurait certainement eu intérêt à évoquer également, ne serait-ce que brièvement, les « interventions humanitaires » américaines qui ont caractérisé le soi-disant moment unipolaire. Quoi qu’il en soit, elle présente un double mérite. Le premier est de souligner que le rétablissement de la rentabilité des multinationales états-uniennes – via les délocalisations de la production industrielle, et c’est là que la Chine entre en jeu – a consisté, et consiste encore, dans le « drainage » (p. 63) de valeur à partir des investissements étrangers dans une mesure supérieure à tout autre concurrent. La mondialisation repose donc sur une asymétrie structurelle au profit de l’impérialisme américain (l’auteur n’emploie pas ce terme, mais il souligne à plusieurs reprises ce lien). Dans ce cadre, et plus largement dans l’économie générale de l’ouvrage, l’analyse consacrée au rôle du dollar dans les bases matérielles de la reconfiguration de l’hégémonie américaine revêt une importance particulière. Bürbaumer n’en traite abondamment que dans le quatrième chapitre (« La contestation du privilège exorbitant du dollar »), en lien avec la tentative chinoise de contourner ce qui s’est révélé être une arme fondamentale du capitalisme américain ; mais la question est déjà implicite dans la généalogie de la mondialisation. Pour des raisons qui tiennent à la méthodologie et au niveau d’abstraction choisi, il nous semble que l’analyse est de type fonctionnaliste et institutionnaliste – dans le sillage d’Aglietta, Orléan, Cartelier – plutôt que strictement marxiste (monnaie comme rapport social, expression nécessaire de la valeur en tant que forme de la socialisation de la production fondée sur le capital, et indissociable du pouvoir étatique). Quoi qu’il en soit, l’explication, d’une grande efficacité dans sa concision, du seigneuriage monétaire spécifique du dollar mérite d’être soulignée : surtout après l’abandon de la convertibilité en or en 1971, qui a permis à Washington de s’endetter dans sa propre monnaie à des taux d’intérêt faibles et d’investir à l’étranger les capitaux ainsi mobilisés, grâce à la politique monétaire de la Réserve fédérale, mais aussi à l’attrait des Treasuries américains en tant que valeur refuge, et grâce à l’accumulation, par les banques centrales du reste du monde, de réserves libellées en dollars. À la base de cette configuration, il y a bien sûr la circulation du dollar comme moyen d’échange à portée mondiale, renforcée par l’accord de 1974 avec l’Arabie saoudite sur la fixation du prix du pétrole et sa vente en monnaie états-unienne. Les données mobilisées par l’auteur illustrent amplement la domination monétaire qui s’ensuit – et qui perdure aujourd’hui malgré la tempête de 2008 – faisant du dollar la monnaie « liquide » par excellence, adossée à une puissance diplomatique et militaire jusqu’ici inégalée. Cela explique aussi la capacité de Washington, depuis cinquante ans, à supporter un double déficit croissant – donc une dette publique et extérieure – sans se voir contraint à un douloureux assainissement de sa balance des paiements. La solidité du front intérieur aux États-Unis doit beaucoup, sinon tout ou presque, à ce mécanisme.
Nous touchons ainsi directement au second mérite de cette reconstitution. Comment a-t-il été possible, malgré la désindustrialisation relative des États-Unis et la perte de pouvoir contractuel de la classe ouvrière qui s’en est suivie, de faire reculer le travail organisé tout en maintenant la paix sociale ? C’est ici qu’intervient le rôle essentiel de la Chine dans ce processus de « fabrication » de la mondialisation. En faisant de celle-ci, grâce aux investissements des multinationales, l’usine du monde à bas coûts, dont les produits accèdent librement aux marchés occidentaux, une pression déflationniste s’est exercée sur les salaires des classes laborieuses, tout en déversant dans leur panier de consommation une masse de biens d’usage bon marché. Tel est le rapport de classe à l’échelle internationale qui constitue l’autre face de l’internationalisation de la production et de la finance.
À partir de là, Bürbaumer peut, dans le deuxième chapitre, exposer les passages essentiels de l’« insertion subordonnée » (p. 88) de la Chine dans les réseaux de la mondialisation : l’adjectif compte autant que le substantif. Sur le plan analytique, on peut faire la différence entre les facteurs exogènes – ceux qui relèvent de l’internationalisation des firmes et de la finance américaines via les nouvelles chaînes globales de valeur – et les facteurs endogènes qui ont rendu possible l’« alliance de circonstance » (p. 74) qui dure depuis plus de trente ans entre les deux rives du Pacifique. Sur le versant chinois, l’auteur attribue une importance particulière à l’assemblage spécifique entre les impulsions modernisatrices et développementalistes propres au cours politique post-maoïste du Parti communiste chinois et l’émergence d’une classe capitaliste comme excroissance des appareils du parti, ce qui a fait prévaloir la poussée à l’ouverture vers l’Occident. (Sur ce point, il faudrait toutefois rappeler l’importante manœuvre diplomatique de Mao, aboutissant au rapprochement avec l’administration Nixon dès 1972, bien avant que ne se déposent définitivement les poussières soulevées par la Révolution culturelle et que ne s’amorce la nouvelle ère de Deng Xiaoping)6. Dans les années 1990 – après que la libéralisation contestée à place Tian’anmen en 1989 a été reformulée sur un mode plus graduel, mais essentiellement reconduite et poussée plus loin – ce processus a libéré des forces puissantes, faisant émerger de nouveaux secteurs sociaux favorables à l’ouverture, dans une dynamique auto-entretenue (p. 75).
Nous ne suivrons pas dans le détail la description de la trajectoire chinoise de « réforme et ouverture » synthétisée dans ce chapitre. Mais on peut s’arrêter un instant sur quelques questions que le livre, en abordant cet écheveau de problèmes objectivement très complexes, ne peut que soulever inévitablement. Il s’agit, plus précisément, de la caractérisation de la formation économico-sociale chinoise. L’auteur considère comme acquise – et l’on comprend pourquoi – la nature capitaliste de la Chine actuelle. Mais il ne juge pas nécessaire de s’attarder sur le problème de sa transition au capitalisme : quand a-t-elle eu lieu ? Comment ? Quelles en sont les causes profondes ? S’est-il agi d’une « restauration » capitaliste d’une formation déjà socialiste ou en transition vers le socialisme, comme le soutient une part importante de la littérature marxiste, d’ascendances pourtant opposées (trotskiste, marxiste-léniniste, radical) ? Ou bien, sous les drapeaux du socialisme maoïste, a-t-on vu se déployer une accumulation primitive capitaliste tout à fait singulière – singulière parce qu’issue d’une révolution démocratique paysanne dans un pays périphérique de vieille civilisation, n’ayant pas traversé de phase féodale et soumis à un pillage semi-coloniale – qui, à un certain moment, a produit de l’intérieur les poussées vers l’ouverture au marché mondial, conjointement à la pression impérialiste externe, sans toutefois s’y subordonner entièrement, précisément en raison de cet héritage7 ? Autant de questions à la stratification historique et politique extrêmement dense. En restant dans les limites d’une « critique immanente » de l’ouvrage, on peut relever deux implications quant à leur pertinence. Premièrement, la persistance d’une « question agraire » en Chine, qui constitue certes un obstacle au plein déploiement d’un capitalisme moderne à la hauteur de l’impérialisme occidental, mais aussi un amortisseur face à une prolétarisation sauvage et incontrôlée8. Deuxièmement, et en lien avec cela, la place des classes laborieuses des campagnes et des villes : elles sont bien une force de travail à bas coût, disciplinée par l’« héritage socialiste » (p. 90), mais elles sont aussi une force active qui conditionne le développement du capitalisme chinois, en l’orientant vers une modernisation assortie d’un compromis social proche du type social-démocrate. Ce sont donc les rapports de classe internes à la Chine, noués à la dynamique du capitalisme mondial, qui expliquent à la fois pourquoi le parti-État a pu et dû éviter le passage par une thérapie de choc, et pourquoi, au lendemain de la crise de 2008, il a tenté d’infléchir un modèle de développement à la fois trop dépendant des crises cycliques et des stratégies de contrôle venues d’Occident, et trop exposé à celles-ci.
Pour l’heure, retenons avec l’auteur qu’à partir des années 1990, la Chine devient la première destination des flux d’investissements directs américains, une véritable « vache à lait des multinationales américaines » (p. 89), nœud crucial des chaînes de valeur contrôlées par les oligopoles occidentaux, pays exportateur de poids mondial, mais seulement de biens manufacturés à valeur ajoutée moyenne-faible, produits précisément pour le compte de ces multinationales. À cet égard, Bürbaumer – peut-être en mémoire du vieux débat marxiste du début des années 1970 entre Ernest Mandel et Martin Nicolaus – souligne à juste titre que, dans une telle configuration des circuits internationaux du capital, la balance commerciale n’est certainement pas l’indicateur le plus significatif du poids spécifique d’une économie nationale si l’on ne désagrège pas la valeur ajoutée domestique incorporée dans les exportations. Sans parler des profits occidentaux rapatriés, ni de l’obligation tacite – y compris pour la Chine – de réinvestir une partie de l’excédent commercial dans les titres du Trésor américain comme contrepartie de l’accès aux marchés occidentaux et de l’acquisition de technologies (de toute façon pas de niveau élevé). La boucle est bouclée9.
Celle-ci se rouvre toutefois avec le tournant qui suit la crise financière mondiale – tournant que le livre aborde dans la dernière partie du deuxième chapitre. La crise porte à maturité les fragilités de la « symbiose transpacifique » (p. 95), qui étaient déjà là avant la tempête, mais selon des modalités différentes de part et d’autre. Du côté chinois (p. 95-101), il s’agit d’un développement fondé sur de forts investissements en capital fixe sans, du moins depuis les années 2000, gains décisifs de productivité ni innovation technologique, dont l’absence est compensée par une croissance purement quantitative de la production10. Dès lors, la seule issue reste l’extraversion économique, qui enchaîne pourtant la Chine au rôle de machine exportatrice dépendante – selon les modalités déjà exposées – des marchés occidentaux, avec de faibles niveaux de consommation intérieure et, malgré les succès dans la lutte contre la pauvreté, des processus de prolétarisation massifs sans possibilité de formation d’une véritable classe moyenne. À ce propos, l’auteur semble infléchir son raisonnement dans un sens « keynésien », en insistant sur l’écart entre surcapacités productives et faiblesse de la consommation comme cause de l’extraversion commerciale, source de tensions avec les États-Unis11. Il est toutefois crucial, à mon sens, de distinguer entre une extraversion dépendante des multinationales et des marchés occidentaux – source d’un surplus commercial à faible valeur ajoutée chinoise – d’une projection extérieure fondée, au contraire, sur des investissements internes à plus fort contenu technologique afin de remonter les chaînes de valeur mondiales et d’éroder le prélèvement impérialiste occidental. Ce n’est que cette seconde stratégie – engagée sous la présidence de Xi Jinping – qui peut permettre, à moyen-long terme, d’élever les salaires et la consommation intérieure, et d’ouvrir la voie à un compromis social de type social-démocrate.
Du côté américain (p. 101-103), malgré des années de prospérité pour le grand capital, les contradictions mûrissent : endettement croissant des classes laborieuses, fragmentation sociale liée à la désindustrialisation, et formation de bulles spéculatives dans la finance – notamment celle des subprimes, qui éclate avec les conséquences qu’on sait. Bürbaumer en conclut que cette symbiose n’était en réalité qu’apparente, sans convergence effective entre les deux économies (p. 112), en raison, d’une part, du faible ancrage – qualitatif et quantitatif – des multinationales américaines dans le tissu productif chinois, sans commune mesure avec l’ampleur des investissements directs en Europe, et, d’autre part, du fort contrôle exercé par l’État chinois sur les ouvertures économiques, via la limitation des acquisitions étrangères, la constitution de puissants conglomérats monopolistiques publics et la subordination du capital privé.
À ce propos, on peut aller plus loin. Sans qu’il soit nécessaire d’adhérer à l’interprétation arrighienne d’une Chine qualitativement différente et relativement séparée du capitalisme occidental12, il est vrai que la trajectoire économique chinoise n’a jamais été ni purement « néolibérale » ni complètement subordonnée à l’impérialisme occidental : l’histoire et la révolution ont leur poids. Le pompage de valeur par les multinationales occidentales et l’insertion dans le réseau de domination mondiale du dollar et de la finance états-unienne ont représenté, dans les conditions historiques données, une voie d’accès presque obligée de la Chine au marché mondial, comme condition d’un bond en termes de modernisation interne (et c’est ainsi, croyons-nous, qu’elles ont toujours été perçues par la fraction déterminante du Parti communiste chinois, au-delà des pirouettes « libérales » de circonstance). Les trajectoires, d’abord économiques, des États-Unis et de la Chine commencent à diverger nettement avec l’éclatement de la crise globale, parce que la courbe descendante de l’accumulation mondiale, dont l’épicentre de crise se situe en Occident, retourne leur interdépendance relative – déjà structurellement asymétrique – en un affrontement d’intérêts économiques et géopolitiques de moins en moins conciliables. C’est ici que la structure devient action : pour la Chine, continuer sur le chemin des dernières décennies aurait signifié non seulement confirmer une subordination jusque-là acceptée par nécessité, mais aussi risquer le blocage, voire le recul, de son développement économique et, avec lui, la mise en danger de l’ordre social garanti par la croissance en direction d’une « prospérité modérée ». Un regime change pro-occidental en eût été l’issue probable.
Revenons au livre. L’asymétrie de position dans le système capitaliste mondial – que Bürbaumer discute dans ses différents aspects, pas seulement économiques d’ailleurs – se manifeste aussi dans la réaction opposée de Washington et de Pékin à la crise. Pour les États-Unis, il s’agit de poursuivre, après et grâce aux sauvetages de la finance, le business as usual : c’est dans ce sens que vont les initiatives de la Fed visant à reconfirmer la centralité mondiale du dollar13. Toute la partie centrale – c’est-à-dire les chapitres trois (« Échapper au contrôle américain des chaînes globales de valeur ») et quatre (« La contestation du privilège exorbitant du dollar ») – illustre efficacement l’effort chinois pour contourner ce qui est désormais devenu un véritable piège pour ses perspectives de développement. Il n’est peut-être pas superflu de rappeler que, selon l’auteur, ce n’est pas l’arrivée de Xi Jinping qui a produit le dépassement du couplage denguiste entre libéralisation économique et minimalisme en politique étrangère : tout autre dirigeant aurait dû se confronter aux défis posés par le nouveau contexte (p. 117).
En bref, il s’est alors agi pour Pékin de chercher une place différente pour ses entreprises dans la division internationale du travail, en remontant les chaînes de valeur globales – y compris sur le plan technologique – et, dans le même mouvement, de mener une « lutte pour les infrastructures » afin de réorienter vers elle des flux de valeur auparavant appropriés par l’Occident. Le point de convergence de ce double axe stratégique, l’auteur le situe dans le projet des Nouvelles Routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI), véritable défi chinois à la domination états-unienne sur les flux mondiaux de la valeur. Lancé, on le sait, en 2013, ce projet constitue le cadre général de la projection extérieure autonome des entreprises chinoises sur le marché mondial, visant à la fois à accroître la valeur ajoutée domestique des marchandises exportées et à amorcer une exportation de capitaux propre, qui a effectivement atteint en 2022 9 % du stock mondial (contre 22 % pour les États-Unis, d’une tout autre épaisseur qualitative). Mais le changement de stratégie amorcé ne se limite pas à cela. Comme nous l’indiquions, plus encore que les seuls chiffres économiques, l’élément décisif, selon Bürbaumer, est la tentative chinoise de déployer, dans sa projection extérieure, une armature d’infrastructures physiques, techniques, de communication et de réseaux numériques – emblématique, le succès et la diffusion des réseaux 5G de Huawei – jusqu’à l’intelligence artificielle, en tant que technologie et méthode d’innovation à portée générale. Une armature capable de dépasser les standards technologiques occidentaux en liant à elle les pays adhérents (p. 132-150). Rendue possible par le rattrapage technologique chinois, rapide et par certains aspects extraordinaire, cette expansion le relance à son tour. Ce qui est en jeu, c’est alors le « pouvoir structurel » (concept emprunté à Susan Strange), c’est-à-dire la capacité d’orienter les flux de valeur des transactions globales au moment même où se déterminent – avec la participation active de l’État – les conditions de classement et de participation au marché et à la géopolitique mondiaux, les règles du jeu de l’ordre international, le contrôle des goulets d’étranglement matériels et immatériels. Une lutte qui engage donc simultanément le plan économico-financier et le plan géopolitique. Ce n’est pas un hasard si celle-ci est étroitement liée à la « contestation monétaire chinoise » (p. 188-201) de la domination mondiale du dollar, que nous avons évoquée plus haut. De l’augmentation des échanges commerciaux directement libellés en monnaie chinoise aux échanges de devises entre banques centrales, du relâchement graduel des contrôles sur le change et les capitaux pour permettre une circulation internationale plus large du renminbi (yuan) à la mise en place d’un système interbancaire de paiements propre (le CIPS, pas encore toutefois totalement détaché du système SWIFT contrôlé par Washington), le livre propose une synthèse actualisée de ce qu’il appelle une « financiarisation sous forme étatique » (p. 199), visant à créer des marchés financiers distincts et concurrents de ceux de l’Occident. L’enjeu, exprimé par une formule efficace, consiste à « renforcer l’extraversion tout en diminuant les vulnérabilités associées à une telle démarche » (p. 120), face à un modèle export-led entièrement exposé aux aléas des capitaux et des politiques états-uniennes (je renvoie à ce qui a été dit plus haut à ce sujet).
Bürbaumer ne dissimule pas pour autant les fragilités persistantes de la Chine. Se soustraire à la supervision états-unienne de la mondialisation n’est pas une tâche aisée. Le livre s’arrête en particulier sur deux mouvements de Washington, qui, en tant que leader mondial, peut jouer d’avance. D’un côté, la « bataille des puces » (p. 151-161, titre emprunté au désormais célèbre livre de Chris Miller), déclenchée avec l’offensive anti-Huawei, et visant à déconnecter l’industrie chinoise des segments supérieurs de cette production stratégique afin de bloquer par avance toute remontée technologique potentielle. Avec des résultats ambivalents, toutefois, car la Chine a été incitée à développer des capacités autonomes de conception et de production, tout en restant dépendante, pour les puces les plus sophistiquées, de l’instrumentation occidentale qui lui est de plus en plus refusée. De l’autre, Washington, pour contrer à terme l’internationalisation graduelle de la monnaie chinoise, transforme autant que possible le dollar en « arme politique explicite » (p. 201) au moyen d’un système désormais envahissant de sanctions financières visant des pays et des entités adverses – celles imposées à la Russie au lendemain du déclenchement de la guerre en Ukraine n’étant que le dernier exemple, et le plus significatif. Là encore, les effets ne sont pas univoques : l’arme des sanctions se révèle à double tranchant pour l’Occident et, paradoxalement, catalyse l’usage international du yuan par les États sanctionnés (p. 211). Dans le même temps, malgré cet effet boomerang, il demeure que le dollar n’a, pour l’instant, pas de rival effectif comme monnaie mondiale.
Dans les deux cas, ce qui apparaît est la contradiction entre, d’un côté, les impulsions à l’internationalisation du capital – tant du côté des multinationales américaines, intéressées par le marché chinois, que du côté du capitalisme développementaliste chinois, qui a encore besoin des apports de capitaux étrangers – et, de l’autre, les divergences sans précédent entre les deux adversaires. Sans que – souligne significativement l’auteur – la question puisse se réduire à une séparation rigide entre une économie supposée porteuse d’interdépendance pacifique et une géopolitique porteuse du conflit. Car il est vrai que le client chinois des entreprises états-uniennes est de plus en plus aussi leur concurrent. À l’heure actuelle, cette contradiction s’est stabilisée sous la forme d’un decoupling stratégique vis-à-vis de l’économie chinoise de la part de Washington, qui diversifie ses fournisseurs pour des raisons géopolitiques (friendshoring) sans, pour le moment, attaquer l’intégrité des chaînes globales – donc aussi chinoises – de valeur (p. 165-166).
Nous arrivons ainsi au dernier chapitre, consacré aux « États-Unis dans le piège de l’hégémonie ». Comme nous l’avons annoncé au début, pour Bürbaumer, la marque fondamentale des tensions en cours est celle d’une lutte hégémonique à part entière entre les deux grandes puissances, bien au-delà de la seule dimension économique : il s’agit de la capacité de faire de sa propre organisation sociale un modèle universel, en garantissant un ordre international dont tous pourraient, en théorie, bénéficier. Et c’est là que se révèle la position critique actuelle des États-Unis. Leur suprématie militaire est nette : ce chapitre l’illustre notamment par la dépense militaire exorbitante, le réseau mondial de bases, ainsi que la forward presence dans l’Indo-Pacifique et à Taïwan, qui préfigure de fait l’expansion de l’OTAN en Asie (p. 267-282). Mais l’engagement croissant dans cette direction ne fait que signaler que l’équilibre « gramscien » entre consensus et coercition penche de plus en plus vers la seconde dimension. Malgré l’attrait persistant du mode de vie américain et un réseau d’alliances sans pareil, la militarisation croissante transforme l’hégémonie (comme capacité d’attraction) en exercice de domination sans fard. Or, la perte de prestige international de Washington – l’instabilité croissante de la pax americana est sous nos yeux, tout comme le deux poids, deux mesures appliqué aux conflits en Ukraine et à Gaza – ne s’explique pas, selon Bürbaumer, sans la stratégie chinoise concomitante. L’offensive de charme va ici des initiatives institutionnelles en Asie et dans le cadre des BRICS à l’engagement en faveur d’un ordre international plus juste et plus favorable aux pays de la périphérie mondiale. Le tout jalonné d’actions concrètes en ce sens : de la crise asiatique de 1997, lorsque Pékin évita de dévaluer sa monnaie et vint ainsi au secours des économies asiatiques, à la « diplomatie des vaccins » anti-Covid, jusqu’à la médiation entre l’Iran et l’Arabie saoudite en 2023. Ce n’est certes pas une politique désintéressée, mais elle s’inscrit dans la projection extérieure évoquée plus haut, capable jusqu’ici, y compris sur le terrain économique, de ne pas imposer aux pays partenaires – le plus souvent du Sud global – les fameuses conditionnalités du FMI et de la finance occidentale, en garantissant, dans une certaine mesure, un « développement ». En somme, la supervision américaine de la mondialisation se trouve de plus en plus contestée, avec des répercussions possibles sur la stabilité interne, dans un cercle vicieux d’interventionnisme militaire et de perte de prestige qui nourrit la dégradation générale du climat international. La rivalité inter-capitaliste entre les deux principales puissances mondiales en vient ainsi à miner la mondialisation elle-même, en dévoilant la dynamique conflictuelle entre nations, intrinsèque au capitalisme, que l’auteur – en se référant à Rosa Luxemburg à la dernière page de son livre – appelle « impérialisme ».
Il ressort clairement de cette présentation, certes partielle, combien le travail de Bürbaumer est riche par lui-même, et soutenu par un cadre d’interprétation fort – qu’on le partage ou non, c’est une chose rare à l’heure du spécialisme triomphant. Précisément pour cette raison, un mérite non négligeable du livre est de poser une série de questions cruciales non seulement pour le travail théorique et historique, mais plus encore pour la politique mondiale future (si l’on entend par là la grande politique). Je me limiterai ici à deux considérations finales. Premièrement : caractériser globalement l’affrontement en cours comme une lutte hégémonique entre les deux grandes puissances semble impliquer la possibilité d’une relève hégémonique des États-Unis par la Chine, au risque d’obscurcir l’asymétrie persistante non seulement entre les deux protagonistes, mais entre l’Occident et le reste du monde – asymétrie (bien présente chez Bürbaumer) qui rend hautement improbable une « succession hégémonique » (pour reprendre la terminologie d’Arrighi). On pourrait plutôt parler d’une contre-hégémonie de « résistance », porteuse – nullement d’un discours anti-impérialiste et anticapitaliste, soyons clairs – mais d’une exigence « réformiste » à l’échelle mondiale, qui recueille, sans surprise, l’attention et le soutien prudent d’une partie du Sud global (ainsi que de la Russie, porteuse malgré elle d’une anomalie remontant à 1917 que l’Occident ne lui a jamais pardonnée). Le tout, malheureusement, dans l’indifférence jusqu’ici d’une grande partie des classes laborieuses occidentales (sans parler de l’hostilité ouverte de leurs représentants politiques et syndicaux). Seconde considération, étroitement liée à la première : il ressort de ce travail que la trajectoire états-unienne, de l’hégémonie à la domination, renvoie non pas simplement à un problème de « direction » de Washington – dont témoigne la difficulté à élaborer une Grand Strategy nouvelle et cohérente – mais à une impasse objective du capitalisme mondial. On pourrait en déduire que le blocage mis par les États-Unis à un profond renouvellement des équilibres géopolitiques, économiques et sociaux à l’échelle mondiale – blocage dont l’affrontement avec la Chine est une expression – signale une crise profonde non seulement de la mondialisation comme « stade » le plus élevé atteint jusqu’ici par le capitalisme, mais du système capitaliste en tant que tel.À la lumière de tout cela, on ne fera peut-être pas tort à l’auteur en concluant que son travail pose, en définitive, l’exigence d’une théorie renouvelée de l’impérialisme – pierre de touche d’un marxisme à la hauteur des bouleversements mondiaux à venir.
(juillet 2024)
Notes
- On peut rappeler l’ouvrage de Barthélémy Courmont, Chine-Usa : le grand écart, publié par l’IRIS (VA Éditions, 2022) ; ainsi que celui de Pierre Grosser, L’autre guerre froide ? La confrontation États-Unis-Chine (Éd. CNRS, 2023). Il faut aussi prendre en compte le travail d’analyse associé au site Le Grand Continent. La tradition gaulliste permet encore quelques marges d’analyse – voire de débat – qui ne sont pas immédiatement écrasées par l’option atlantiste, laquelle, cependant, n’est généralement pas contestée. ↩︎
- Vivek Chibber, The Class Matrix. Social Theory After the Cultural Turn, Harvard University Press, Cambridge 2022. ↩︎
- Qu’on pense aux travaux de Pierre Dardot et Christian Laval, ainsi qu’à ceux de Frédéric Lordon – et en remontant encore plus en arrière, à ceux de Pierre Bourdieu. Voir mon ouvrage Il dibattito sulla globalizzazione, 2010 (téléchargeable en ligne). ↩︎
- L’auteur est revenu sur ce thème dans l’article « Alliances et accumulation. Comprendre la conflictualité entre les États-Unis d’Amérique, la Chine et la Russie à travers les flux mondiaux de capitaux », Terrains & Théories, 18, 2024 (https://journals.openedition.org/teth/5747). ↩︎
- Dans cette perspective, voir l’ouvrage récent d’Alexander Ward, The Internationalists : The Fight to Restore American Foreign Policy after Trump, Penguin Random House, 2024, sur l’influence des think tanks « globalistes » sur – et au sein de – l’administration Biden. ↩︎
- La littérature spécialisée sur la question est copieuse. Je renvoie à mon ouvrage Un passaggio oltre il bipolarismo. Il rapprochement sino-americano 1969-1972, I Libri di Emil, Bologne, 2012 (téléchargeable en ligne). ↩︎
- J’ai abordé ces questions dans la troisième partie de mon ouvrage The Us-China Rift and its Impact on Globalisation. Crisis, Strategy, Transitions, Brill 2024. ↩︎
- Pun Gai, Lu Huilin, « Unfinished Proletarianization », Modern China 36, 5, 2010, 493-519. ↩︎
- Ce n’est pas un hasard si c’est la phase des théories apologétiques de la mondialisation comme « interdépendance » – ou, du côté radical, de l’Empire (réédition du super-impérialisme kautskyen, combinée avec la thèse du déclin des États-nations). ↩︎
- Le texte de référence à ce sujet est Mylène Gaulard, Karl Marx à Pékin. Les racines de la crise en Chine capitaliste, Demopolis, Paris, 2014. ↩︎
- C’est une interprétation qui renvoie aux travaux d’économistes comme Michael Pettis (en Italie, on pense à Emiliano Brancaccio, Raffaele Giammetti, Stefano Lucarelli, La guerra capitalista, Mimesis, Milan 2022). Insister sur le surplus commercial chinois en tant que tel comme cause des tensions internationales – les « déséquilibres globaux » – risque toutefois d’alimenter la spirale du protectionnisme occidental croissant. ↩︎
- Giovanni Arrighi, Adam Smith à Pékin, Max Milo, Paris, 2009. ↩︎
- Des mesures vouées également à décharger la crise sur les alliés – comme lors de la crise de l’euro au début des années 2010 – et sur les adversaires. ↩︎
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