Énergie et économie

(« Energie und Wirtschaft », Die Neue Zeit, 1906, année XXIV,  cahier 45, p. 620-626 et cahier 46, p. 653-659)

Puisque nous nous apprêtons à publier une série d’articles sur la question de l’énergie, nous avons cru bon de « préparer le terrain » en offrant à notre lectorat une traduction inédite qui nous permet également de lancer une nouvelle rubrique dans notre site, « sédiments », dédiée à des textes anciens qui résonnent dans le présent. Notre choix est tombé sur un article de Anton Pannekoek, paru en deux livraisons sur la Neue Zeit, la revue théorique de la social-démocratie allemande (SPD). Son auteur, devenu par la suite communiste de gauche et célèbre astronome, était alors proche de son aile gauche. Ayant été publié en 1906, ce texte comporte inévitablement des aspects caducs, aussi bien sous l’angle des connaissances scientifiques que des vues économiques mobilisées. Que l’auteur y défend des conceptions plus ou moins dépassées de la conservation de l’énergie (à l’aune de la notion d’entropie dans ses élaborations contemporaines) ou de la formation de la valeur (vis-à-vis des débats marxistes postérieurs), ce n’est pas le plus important. Ce qui compte pour nous, c’est d’approcher la question énergétique en retrouvant ses traces dans la tradition du communisme critique. On sait qu’elle n’y a pas été complètement absente : qu’on pense à l’intérêt de Marx et Engels pour l’œuvre de Sergueï Podolinsky, ou à l’importance d’une figure comme celle d’Alexandre Bogdanov chez les bolcheviks. En raison du degré de développement (relativement faible) des techniques de l’époque, la question était souvent abordée du point de vue du rapport entre les concepts de travail et d’énergie. Pour nous, aujourd’hui, elle recouvre des enjeux moins philosophiques et plus concrets – notamment ceux des contraintes techniques associées à la production d’électricité à grande échelle. Ces contraintes, nous les connaissons dans le cadre capitaliste actuel, mais elles ne cesseront pas pour autant d’exister dans la société future. Une raison de plus de ne pas les ignorer.

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1 – L’énergie

Le bouleversement le plus important de notre conception de la nature physique du monde que la seconde moitié du XIXᵉ siècle nous a apporté est sans doute celui associé à la notion d’énergie et au principe de sa conservation. On peut même dire que jusqu’à aujourd’hui, les hommes avaient l’habitude de ramener de manière univoque tous les phénomènes qui se présentent à leurs sens aux concepts de matière et de force, et de les comprendre par ce biais. Au milieu du XIXᵉ siècle, Robert Mayer fut le premier à souligner l’importance universelle de l’énergie et à formuler le principe de conservation et d’indestructibilité de l’énergie, mais son travail ne fut pas pris en compte par les spécialistes. Peu après, Helmholtz, physicien devenu célèbre par la suite, jeune médecin à l’époque, envoya à la très prestigieuse revue spécialisée Poggendorffs Annalen der Physik un essai intitulé « Über die Erhaltung der Kraft » (Sur la conservation de l’énergie), dans lequel il démontrait le lien entre cette nouvelle grandeur et les autres grandeurs connues dans tous les domaines de la physique – mais la revue le lui renvoya en qualifiant le texte de totalement dépourvu de valeur. Malgré cette attitude négative de l’ancienne génération de savants, le nouveau principe a fini par s’imposer progressivement ; il a rendu les processus physiques beaucoup plus clairs, a permis une compréhension toujours plus profonde du monde, et est finalement devenu un outil indispensable pour les physiciens afin de comprendre les processus du monde et de les présenter de manière simple.

Récemment, le savant W. Ostwald, de Leipzig, a franchi une nouvelle étape. Dans une conférence donnée en 1892, intitulée Die Überwindung des wissenschaftlichen Materialismus (Le dépassement du matérialisme scientifique), il a déclaré que le concept de matière était dépassé, qu’il devait être abandonné et que tous les phénomènes du monde ne pouvaient être expliqués et compris qu’à travers le nouveau concept d’énergie. Alors que la plupart des gens croient que la matière est ce qui existe réellement et que l’énergie est quelque chose de conceptuel, inhérent à la matière, c’est exactement le contraire : l’énergie est la seule réalité, et la matière n’est qu’un concept. Ostwald a fait de cette conception le fondement d’une toute nouvelle « philosophie de la nature » ; des disciples enthousiastes ont suivi ses traces et appliqué la conception énergétique du monde à tous les autres domaines de la connaissance. Son application à la vie économique, tentée dans une série d’articles (peut-être encore inachevée) publiés par le Dr J. Hanne dans les Annales de philosophie naturelle éditées par Ostwald, nous donne l’occasion de nous pencher sur cette question. Nous devons nous abstenir d’examiner la philosophie naturelle d’Ostwald sous l’angle de ses fondements philosophiques ; cela se fera mieux dans un autre contexte, n’est pas nécessaire à nos fins et peut donc être reporté à plus tard. Il est toutefois nécessaire d’expliquer au préalable aux lecteurs les grandes lignes du nouveau concept d’énergie ; et cette excursion dans les sciences naturelles popularisées devrait présenter un intérêt en soi, qui se suffit à lui-même, au-delà du cas en objet. 

L’énergie est la capacité de travailler, c’est-à-dire la capacité d’accomplir un travail. Le concept provient donc de l’activité humaine ; le remplacement de la force de travail humaine par la machine a étendu le concept à la capacité de travail mécanique, et c’est là qu’il a pris sa signification mathématique précise. Lorsque j’enfonce un clou avec un marteau, c’est la force d’impact du marteau qui accomplit le travail nécessaire pour vaincre la résistance du bois. Le marteau ne possède cette capacité de travail que grâce à sa vitesse ; simplement posé sur le clou, il ne serait pas apte à le faire bouger. Tous les corps en mouvement possèdent, du fait de ce mouvement, une énergie qui croît avec la masse du corps et avec sa vitesse. Une balle projetée à une grande vitesse peut détruire des murs épais grâce à son énergie considérable. Un bélier enfonce le pieu dans le sol dur grâce à la vitesse de sa chute. Son énergie provient des muscles des ouvriers qui l’ont soulevé avec beaucoup d’efforts ; l’énergie a été transférée des muscles au bloc par ce travail ; le bloc, bien qu’il soit suspendu immobile, possède de l’énergie en raison de sa position élevée au-dessus du sol, qui tend à l’attirer vers le bas par la force de gravité. S’il tombe, cette énergie diminue progressivement à mesure qu’il descend ; en même temps, sa vitesse augmente, de sorte que l’énergie n’est en réalité pas perdue, mais transformée en une autre forme, celle de l’énergie cinétique. Finalement, le bloc heurte le poteau de toute sa force ; il transmet son énergie au poteau, qui s’enfonce profondément dans le sol. Tout redevient alors calme : le bloc, le poteau ; mais où est passée l’énergie ?

Elle semble avoir disparu, et cette apparence a longtemps empêché de reconnaître l’indestructibilité de l’énergie. L’expérience nous enseigne cependant que partout où le mouvement est freiné par la résistance ou le frottement, de la chaleur est produite. Mais ce n’est que lorsque des expériences et des calculs ont montré que la même quantité d’énergie mécanique produit toujours la même quantité de chaleur qu’il a été possible de comprendre que la chaleur n’est qu’une forme particulière d’énergie. Là où nous croyons voir l’énergie mécanique disparaître sous l’effet de la résistance ou du frottement, elle est simplement transformée en chaleur, et cette chaleur se dissipe rapidement dans l’environnement. À l’inverse, dans la machine à vapeur, la chaleur du feu se transforme d’abord en énergie que la vapeur possède grâce à sa tension ; cette tension entraîne la machine, et l’énergie provenant du feu devient l’énergie cinétique des outils et des pièces mobiles de la machine, et est utilisée pour effectuer divers travaux, pour surmonter diverses résistances, se dissipant à nouveau sous forme de chaleur. Mais d’où vient la première forme d’énergie, celle du feu ?

Elle existait auparavant sous forme d’énergie chimique. Lorsque deux substances ont une forte tendance à se lier chimiquement l’une à l’autre, elles possèdent de la même manière une énergie latente, pour ainsi dire cachée, comme le bélier élevé en hauteur par sa tendance à tomber vers le sol. Cette énergie chimique se manifeste sous forme de chaleur lorsque la liaison des deux substances a réellement lieu. Une telle liaison chimique est la combustion du charbon, dans laquelle le charbon et l’oxygène de l’air se combinent pour former du dioxyde de carbone ; le charbon est donc porteur d’une grande quantité d’énergie ; inversement, il faut dépenser du travail, c’est-à-dire utiliser de l’énergie, pour séparer le dioxyde de carbone en oxygène et en charbon. Tout comme le charbon, les autres matériaux combustibles, tels que le bois et toutes sortes de matières animales et végétales, possèdent la même énergie chimique.

D’où provient ce trésor énergétique dont dispose l’humanité sous la forme de riches gisements de charbon ? De la même source que l’énergie chimique du bois et des autres matières végétales combustibles, car le charbon est, comme on le sait, le vestige des plantes des périodes géologiques antérieures. Les parties végétales contenant du carbone et donc combustibles tirent leur carbone de l’air ; en absorbant la lumière du soleil, les feuilles vertes sont capables de séparer le dioxyde de carbone de l’air en oxygène et en carbone ; ce carbone, combiné à l’eau et à d’autres substances extraites du sol, forme les nombreux composants différents des plantes. C’est donc l’énergie solaire, transmise à notre Terre par les rayons du soleil, qui est absorbée par les feuilles et transformée en énergie chimique. La chaleur du feu de charbon est la chaleur solaire qui a été émise il y a des millions d’années, qui a passé des millions d’années à sommeiller sous terre sous forme d’énergie chimique et qui, maintenant réveillée, réchauffe notre froid et fait fonctionner nos machines. L’énergie solaire se présente également dans les autres énergies naturelles : dans l’eau qui tombe et qui coule et dans le vent qui souffle, car la chaleur du soleil est à l’origine de tous ces mouvements de l’air et de l’eau. Le soleil est la source de toute chaleur, de toute vie, de tout mouvement, de tout travail, car l’énergie qu’il rayonne sur la Terre est la forme originelle dont provient toute l’énergie terrestre.

Pour enfin revenir à l’être humain, il en va de même pour notre énergie vitale. La vie est consommation, c’est-à-dire transformation d’énergie. Les animaux et les êtres humains ont besoin de nourriture, c’est-à-dire de substances qui sont porteuses d’énergie chimique ; cette énergie provient directement ou indirectement, par le biais d’un autre corps animal, du rayonnement solaire absorbé par les plantes. Les nutriments riches en énergie sont brûlés dans le corps animal ; l’énergie ainsi libérée est en partie transformée en chaleur afin de maintenir la température corporelle, en partie utilisée pour tous les mouvements internes et externes nécessaires à l’organisme ; une partie est à nouveau dépensée pendant le travail. Ainsi, l’énergie que les ouvriers transmettent au bélier en le soulevant provient finalement, comme toute l’énergie sur terre, du rayonnement solaire.

Ce bref aperçu montre à quel point la notion d’énergie nous ouvre une multitude de relations dans le monde et apporte clarté et simplicité à la science. Comme nous l’avons déjà mentionné, Ostwald va encore plus loin et fait de la théorie de l’énergie le fondement d’une nouvelle philosophie de la nature ; mais nous ne nous attarderons pas ici sur une réflexion philosophique sur la théorie de l’énergie. La question qui se pose ici est de savoir quelle compréhension plus profonde de la vision énergétique du monde peut apporter aux fondements de l’ordre économique et aux concepts de base de l’économie politique. Pour cela, nous allons d’abord nous pencher sur les explications de M. Hanne.

2 – Utopisme philosophique naturel

« Tout phénomène naturel est une transformation perpétuelle d’énergie. La vie organique forme également une chaîne de ces transformations d’énergie. » Les organismes tirent leur énergie de la nature et l’intègrent en eux-mêmes afin de conserver leur propre énergie. Pour cela, l’utilisation d’une contre-énergie est nécessaire, ce qui se fait de manière consciente, réfléchie et programmée chez l’être humain. L’agriculteur dirige les processus organiques naturels de manière à ce que les fruits de la récolte, c’est-à-dire les réserves d’énergie chimique, satisfassent les besoins les plus élémentaires. L’industriel transforme les matières premières afin qu’elles puissent être utilisées pour l’habillement, le logement et le luxe ; le commerçant les distribue. « Les valeurs économiques sont l’énergie naturelle de la nature adaptée aux besoins humains grâce au travail humain guidé par la raison. » Le capital nécessaire à la production est le travail accumulé, au sens économique. Les énergies naturelles ne deviennent des énergies économiques que grâce au travail humain conscient. La notion de travail humain est donc la notion fondamentale de l’économie.

Tel est le contenu principal du premier essai sur le concept fondamental de l’économie. La seule nouveauté réside ici dans la formulation, dans la forme énergétique sous laquelle a été présentée la réalité bien connue selon laquelle les matières naturelles et le travail génèrent ensemble la richesse. Pour les concepts fondamentaux de l’économie, cela n’apporte qu’une distinction entre le travail d’une part, le capital et l’argent d’autre part. Il serait maintenant opportun de clarifier le concept de valeur, qui n’apparaît chez notre auteur que sous une forme confuse et embrouillée, et d’examiner de manière plus approfondie le caractère créateur de valeur du travail humain. « Le travail humain est le critère de la valeur économique » : cela est souligné encore plus fortement dans le deuxième essai ; on pourrait croire qu’un examen plus approfondi de ce travail humain permettrait à l’auteur de comprendre comment il définit la valeur au sens économique. Malheureusement, il ne suit pas cette voie ; dans son deuxième traité, on voit immédiatement à quel point les préjugés étroits de la science économique bourgeoise l’égarent. Le sermon moral s’immisce désormais dans l’analyse scientifique ; l’éthique doit s’occuper de la science : « Les anciens idéaux, associés au nouvel idéal de réalité et de travail, pourraient peut-être ouvrir de nouvelles voies à la société humaine. » « L’éthique n’a pas poursuivi de simples fantasmes pendant tant de siècles. Le sens de la justice, en tant qu’expression de l’instinct de conservation sociale, a au moins autant de légitimité que la “loi” de la production individualiste. »

Cela bloque complètement la voie vers une compréhension correcte de la société, et les Remarques préliminaires pour une refondation de la science économique deviennent – à l’exception de quelques observations précieuses sur les conditions naturelles du travail et de la vie sociale – une critique molle et timide de l’inégalité sociale et de la concurrence, du capitalisme et du droit romain en vigueur, dans l’esprit de la réforme sociale bourgeoise. Le point de vue est bien sûr celui de l’utopisme. Le monde est à l’envers ; la production sert certes en fin de compte à la consommation, mais la croissance s’interpose entre les producteurs et les consommateurs et donne à certains individus la possibilité de poursuivre leurs intérêts particuliers au détriment de leurs semblables.

Même si certains, du haut de leur savoir scientifique, méprisent les « réformateurs du monde », là où l’homme qui progresse honnêtement se trompe si souvent, on ne peut considérer les institutions juridiques traditionnelles comme infaillibles. « Si les besoins de tous les membres de la communauté économique n’étaient différenciés que par l’âge, le sexe et l’état de santé, seul le travail serait alors le facteur déterminant dans l’attribution de valeur. Les évaluations économiques seraient alors des évaluations du travail. Mais, presque toujours dans l’histoire, certaines classes poursuivent leurs intérêts particuliers au mépris des idéaux éthiques » (IV, p. 393). L’économie moderne est régie par des principes obsolètes : c’est pourquoi il existe une contradiction si flagrante entre la production et la distribution. Cela doit changer : « le droit matériel des biens doit être remplacé par un droit du travail moderne, l’ancienne théorie de la valeur par une théorie du travail, la propriété par la force par une propriété par le travail ». « Il est presque inconcevable pour la pensée énergétique que la production et la consommation aient pu être mises aussi fortement en opposition l’une vis-à-vis de l’autre. » Une nouvelle « théorie économique énergétique » pourrait ici apporter une aide précieuse et « combler le fossé existant entre la production et la distribution par un droit du travail. Elle prouvera tout d’abord que les valeurs économiques sont des valeurs de travail. La reconnaissance de cette phrase dans sa formulation générale représente déjà un gain inestimable. … Le fétichisme de la théorie économique dominante influencée par Rome … cédera la place à la conviction que seul le travail humain produit des valeurs économiques. Les évaluations du travail, au lieu de celles habituelles du pouvoir, remplaceront l’économie d’exploitation par une véritable économie populaire et ouvrière » (IV, p. 115).

La détermination de la valeur par le travail n’apparaît donc pas ici comme un principe scientifique, mais comme une exigence morale. Ce qui vaut dans la nature doit également valoir dans la société. On a donc ici une réédition de l’exigence du XVIIIᵉ siècle de mettre la société humaine en accord avec la « nature ». Si le monde est mauvais, c’est parce qu’au lieu du travail honnête, ce sont le pouvoir, les titres de propriété et la possession de capitaux qui dominent la « valeur ». Il faut comprendre et reconnaître que seul le travail – comme le prouve la science de l’énergie – crée la valeur, et l’économie se régira alors en fonction du travail plutôt que du capital et du droit romain. Quel ordre social remplacera alors l’ordre actuel ? « À la place de la propriété fondée sur la force, le droit du travail moderne instaurera la propriété du travail, selon le principe que, tout comme le travail, la propriété doit être à l’image de la prestation de travail, tout comme la distribution des biens doit être à l’image de la prestation de travail. […] Toute personne désireuse de travailler devra avoir librement accès aux conditions de production nécessaires, à savoir la terre et le capital, afin que, grâce à ces conditions, le travail, en tant que source de valeur, puisse se développer sans entrave. » Le nouvel ordre revient donc à ce que chacun soit propriétaire indépendant des moyens de production et gagne sa vie en travaillant, c’est-à-dire en produisant avec ces outils. Restauration de la petite entreprise — voilà comment « la pensée exacte nous fera sortir du labyrinthe des traditions héritées ». L’indignation face à l’injustice du revenu du capital est l’indignation du petit bourgeois opprimé et exproprié, qui se pare des atours savants de la recherche scientifique exacte, car les matières naturelles et le travail constituent les seules conditions naturelles de la production. L’utopie est une utopie petite-bourgeoise et réactionnaire.

Cette preuve présente un certain intérêt, car les articles d’ailleurs tout à fait inoffensifs de M. Hanne montrent une fois de plus à quel point les connaissances physiques les plus exactes sont peu utiles dans le domaine social. La société est une partie très particulière du monde qui doit être étudiée dans sa spécificité ; le physicien qui s’y intéresse apporte, outre sa science qui n’est ici d’aucune aide, ses préjugés bourgeois et de classe qui l’égarent d’autant plus sûrement qu’il n’en a pas conscience et se croit supérieur à eux grâce à sa formation scientifique.

Et pourtant, il aurait pu obtenir de meilleurs résultats s’il avait apporté et appliqué sa méthode scientifique plutôt que sa science elle-même. Le naturaliste ne considère pas la nature comme quelque chose qui doit être ainsi ou ainsi, mais comme quelque chose qui est. Il ne dit pas : stupides qu’ils sont ces arbres à pousser de travers et tordus, au lieu de pousser droit comme il se doit ; au contraire, il examine comment ils poussent. Pour le chercheur, la nature est un fait qu’il étudie et cherche à comprendre, et non un objet de ses désirs et de sa volonté. Ce n’est que par cette même méthode qu’une science sociale peut être réalisée. Bien entendu, pour les êtres humains en tant qu’êtres pratiques, la société est un objet de désir et de volonté, mais pas pour le chercheur ; si celui-ci, alors qu’il devrait rechercher ce qui est, se contente d’exprimer ce qu’il désire, il cesse d’être un chercheur. La société ne doit pas être comprise comme un produit raté d’êtres humains insensés, mais uniquement comme un organisme doté de ses propres lois et de son propre développement. Si nous constatons, par exemple, que le capital procure des revenus sans travail, ce n’est pas l’indignation face à cette injustice qui nous aide, mais uniquement l’examen serein des causes et des conséquences de ce fait. Et ce n’est qu’une fois qu’une science sociale cohérente aura été mise au point que l’on pourra se demander ce qu’elle nous apprend sur ce que nous devons faire ; ce n’est qu’après l’étude scientifique que l’on pourra appliquer ses résultats à la pratique de la volonté et de l’action humaines.

L’illusion utopique selon laquelle la société serait un produit de l’arbitraire humain qui aurait besoin d’être amélioré ôte toute valeur à ce qui est écrit à ce sujet par les bourgeois ; et même la connaissance la plus approfondie de la nature ne peut protéger le naturaliste contre cela. 

3 – Le caractère créateur de valeur du travail

Il ne faut toutefois pas déduire de ce qui précède que les sciences naturelles, notamment la théorie de l’énergie, n’ont aucune importance pour le développement des fondements de l’économie. En mettant en lumière les conditions naturelles du travail, elles peuvent sans aucun doute apporter une certaine clarté sur la manière dont les concepts économiques fondamentaux s’intègrent dans l’image que la physique, la chimie et la biologie donnent de la nature et de la vie humaine. Il n’est pas question de refonder les bases « incertaines » et « très controversées » des sciences sociales à l’aide de concepts scientifiques, comme pourraient le croire des naturalistes naïfs. Il ne suffit pas d’appliquer les lois de la nature à la société – chaque fois que cela a été tenté, cela a toujours conduit à des résultats erronés – ; les lois particulières de la société ne peuvent être découvertes qu’en étudiant la société elle-même. Il ne s’agit pas de construire un mirage sur la base du postulat évident que les lois de la nature s’appliquent partout, y compris dans la société ; il s’agit plutôt de démontrer d’abord la dissemblance entre les concepts physiques et économiques, qui induisent en erreur les naturalistes par leur apparente similitude, c’est-à-dire de mettre en évidence l’importance des lois sociales qui s’ajoutent aux lois de la nature et en masquent presque entièrement les effets. Ce n’est qu’une fois cela fait qu’il sera possible de montrer, derrière ces lois sociales, la manière dont les lois naturelles s’exercent sur les phénomènes sociaux.

Tout le travail des hommes, tout comme tous les efforts des animaux, vise à fournir à leur corps l’énergie dont il a besoin pour vivre. La nourriture et l’air constituent ensemble la source de notre énergie vitale ; néanmoins, nous avons besoin de plus que de la nourriture. Il ne s’agit pas seulement d’apporter de l’énergie, mais aussi de la protéger ; afin d’éviter des pertes inutiles de chaleur corporelle et de maintenir le corps dans un état où il fonctionne correctement à tous égards (l’état de bien-être), nous avons besoin de vêtements, d’un logement et d’autres choses. Les objets ne nous sont donc pas seulement utiles en tant que vecteurs d’énergie, mais aussi pour d’autres propriétés – dans le cas des vêtements par exemple, pour leur mauvaise conduction thermique.

La valeur d’usage des objets n’a donc rien à voir directement avec la masse d’énergie qu’ils transportent, elle en est indépendante. La grande majorité des objets utilitaires ont nécessité, pour leur fabrication, du travail et l’utilisation d’énergie qu’ils n’ont eux-mêmes absorbée sous aucune forme, comme par exemple les objets en bois ou en métal de forme déterminée ; le travail utilisé pour les tailler et les séparer a disparu sous forme de chaleur et n’a pas été transféré à l’objet. Ce n’est pas sa quantité d’énergie, mais sa forme déterminée qui constitue son utilité. On voit déjà ici tout ce que l’application du concept d’énergie – malgré sa signification universelle – doit strictement à la société humaine.

Cela est si évident que le physicien qui tente d’appliquer la théorie de l’énergie à la société doit concentrer son attention non pas sur la quantité d’énergie contenue dans les objets utiles, mais sur le travail nécessaire à leur fabrication, comme le fait M. Hanne. Ce dernier le fait toutefois d’une manière très nébuleuse et floue ; les denrées alimentaires « doivent être produites ; elles ont une valeur économique » (IV, p. 392). « Le travail humain est le critère […] de la valeur au sens économique. Ce qui est nécessaire à la préservation et à la promotion de la vie, ce qui doit être produit à cette fin, a une valeur économique » « Les valeurs au sens économique sont donc déterminées par les besoins et par le travail » (IV, p. 393). Il n’est pas possible d’en tirer une définition précise de la valeur et de sa détermination. La quantité de travail nécessaire à la production – cela signifie-t-il la quantité d’énergie utilisée pour la production ? La valeur d’un objet est-elle déterminée quantitativement par la quantité de travail ou d’énergie physiquement définie avec précision, même si elle ne peut pas toujours être indiquée avec exactitude, que coûte sa production ?

La pratique répond par la négative à cette question, et notre auteur le suggère également en parlant de travail « humain ». Ce n’est pas l’ensemble du travail, mais seulement le travail humain qui détermine la valeur. Si l’homme, en utilisant une source d’énergie naturelle puissante (par exemple une cascade ou une machine à vapeur), utilise cent fois plus d’énergie que ses petits muscles ne pourraient en fournir, la valeur de sa production journalière n’augmente-t-elle pas alors cent fois ? D’un point de vue énergétique, cependant, il n’y a aucune raison à cela. Physiquement, le travail accompli par l’homme et celui accompli par la machine qui remplace sa main sont parfaitement similaires. Si nous pouvions en douter, la théorie de l’énergie nous a démontré et prouvé de manière irréfutable que le travail accompli par le marteau brandi par des bras humains et celui accompli par le marteau à vapeur sont parfaitement identiques et similaires. Si, malgré cela, une différence est faite entre les deux dans la détermination de la valeur, il faut en conclure que la valeur ne représente pas un rapport naturel général, mais un rapport spécifiquement humain, que la valeur ne dépend pas de conditions techniques, mais de conditions sociales, non pas du rapport des hommes à la nature, mais de celui des hommes entre eux.

Examinons donc la valeur de plus près. Même si elle découle du travail humain, elle nous apparaît comme une propriété des choses, comme quelque chose qui leur est inhérent. Cette propriété se manifeste lors de l’échange ; c’est donc là que l’on peut découvrir la nature de la valeur. Lorsque deux producteurs y échangent leurs marchandises, ils manifestent ainsi que ces deux marchandises, bien qu’elles soient totalement différentes par leurs propriétés naturelles, leur utilité et qu’elles soient le produit de travaux divers effectués par des personnes différentes, sont néanmoins totalement identiques, car elles sont mises sur un pied d’égalité. Les deux ne sont considérées que comme des quantités de valeur, comme des quantités différentes d’une seule et même substance qui reste lorsque l’on fait abstraction de toutes les propriétés naturelles et hétérogènes. Telle est la nature de la valeur telle qu’elle nous apparaît dans le processus d’échange. Elle exprime quelque chose de commun à toutes les marchandises, où il n’y a plus que des différences de quantité, mais pas de qualité. D’où provient donc cette substance ? Elle ne peut provenir que du travail humain utilisé pour la fabrication des marchandises. Mais pour cela, les travaux hétérogènes de différentes personnes doivent être considérés comme homogènes ; en d’autres termes, ce qui détermine la valeur, c’est l’élément commun à tous les différents travaux humains : la valeur exprime donc le travail abstrait, le travail en soi, c’est-à-dire ce qui reste lorsque l’on enlève aux différents travaux concrets leur diversité. Le travail concret particulier produit l’objet d’utilité particulier, le travail abstrait qu’il contient détermine la valeur de l’objet. Ce travail abstrait est devenu valeur parce qu’il est en même temps un travail socialement utile ; c’est uniquement parce que tous les travaux privés font partie d’un processus de travail social qu’ils se considèrent comme égaux entre eux par l’échange de leurs produits. La valeur exprime donc un rapport social entre les hommes ; la valeur commune de leurs produits, qui régit l’échange de ces produits, montre que les hommes, bien qu’apparemment indépendants en tant que producteurs, sont néanmoins des travailleurs partiels d’un grand processus de travail.

Marx, qui a expliqué en détail cette signification de la valeur dans les premiers chapitres du Capital, afin d’imprimer clairement le concept dans l’esprit des lecteurs, a défini ce contenu de la valeur comme travail social cristallisé, gelée de travail humain – et il a souligné particulièrement le caractère abstrait de ce travail social indifférencié qui s’incarne dans les valeurs. Les choses et les travaux réels et visibles sont concrets, mille fois différents ; leur point commun est séparé d’eux par l’esprit en tant que concept abstrait. L’incompréhension avec laquelle cette opposition a été accueillie par presque tous les critiques provient d’un manque général de compréhension de la nature et du fonctionnement de l’esprit humain. Ce sont précisément ces explications sur la valeur qui montrent Marx comme un philosophe de premier ordre, auquel seul Josef Dietzgen pouvait se comparer à cet égard. Ce que Dietzgen met systématiquement en lumière dans tous ses écrits, à savoir la relation entre les concepts abstraits et spirituels et les phénomènes réels et concrets (la dialectique), constitue également le cadre philosophique de la théorie de la valeur de Marx.

Cependant, pour que cette abstraction soit possible, il faut que tout travail ait quelque chose de commun au sens physique. Marx a exprimé ce point commun comme « dépense productive du cerveau, des muscles, des nerfs, de la main de l’homme », ou comme « dépense, dans le sens physiologique, de force humaine ». L’énergétique peut ici aider à préciser davantage ce que tous les travaux ont en commun : ce n’est pas l’usure des différents organes du corps, mais la dépense d’énergie qui est l’essence immédiate de tout travail humain ; en tant que dépense d’énergie, tous les travaux sont égaux et similaires entre eux.

Cela ne signifie pas pour autant que la valeur des marchandises soit l’expression de l’énergie humaine dépensée pour leur fabrication ; la valeur exprime un rapport social et non physique. Ce n’est pas l’énergie elle-même, mais le fait que les énergies dépensées par différentes personnes se substituent les unes aux autres et s’assimilent les unes aux autres qui est à l’origine de la valeur. Il n’en reste pas moins remarquable la grande concordance qui se manifeste ici entre la notion abstraite de travail abstrait qui apparaît dans la théorie de la valeur, dont la réalité est niée par les critiques bourgeois et dont on pourrait croire qu’elle n’existe que dans l’imagination des théoriciens, et entre cette substance qui trône désormais en physique comme une réalité indéniable et tangible, et qui conteste même à la matière le droit d’être la substance universelle. Cette différence dans la concordance, selon laquelle ce qui apparaît comme une abstraction nébuleuse et insignifiante dans une science est considérée comme une réalité effective dans l’autre, donne lieu à une comparaison intéressante entre ces sciences.

La physique est beaucoup plus avancée sur le plan pratique ; elle a développé ses concepts fondamentaux à partir des phénomènes avec une telle fermeté et une telle précision, et ceux-ci sont devenus, grâce à l’enseignement scolaire, des outils si courants pour comprendre les processus naturels que la croyance en la réalité de ces concepts a acquis la force d’un préjugé universel. En termes de clarté philosophique, cependant, la physique est loin derrière l’économie ; même si ses représentants manient admirablement ces concepts dans la pratique, ils sont très confus quant à leur signification, et ces derniers temps, on discute à nouveau beaucoup de la réalité de la matière, de la force, de l’énergie, des atomes, sans se rendre compte que tous ces concepts ne sont que des concepts abstraits, formés en isolant le dénominateur commun des phénomènes. Les sciences sociales sont beaucoup plus récentes et donc moins connues et moins comprises ; leur compréhension est plus difficile, car la séparation du dénominateur commun des phénomènes ne peut être étayée par l’expérience, mais doit se faire uniquement par la capacité d’abstraction de l’esprit. C’est pourquoi une formation plus approfondie et une compréhension plus approfondie de la dialectique étaient nécessaires. Cela explique le fait, qui semble à première vue contradictoire, qu’un concept physique puisse être utilisé pour clarifier les concepts économiques, alors que, dans le même temps, lorsqu’il s’agit de comprendre réellement les fondements de la pensée scientifique, l’étude de la théorie de la valeur de Marx – aussi étrange que cela puisse paraître – doit être recommandée comme une excellente préparation à la « philosophie de la nature ».

4 – La force de travail humaine

Bien que la notion d’énergie en tant que capacité ou aptitude à fournir du travail ait été initialement tirée du travail humain, la force de travail humaine, telle qu’elle apparaît dans la théorie économique, est néanmoins loin d’être identique à cette énergie. L’élargissement de la notion de capacité de travail ou de force de travail à la machine qui effectue le travail l’a non seulement précisée et mise sous forme mathématique, mais a également modifié sa signification. Une machine restitue, après déduction de quelques pertes qui sont d’autant plus faibles qu’elle est mieux construite, toute l’énergie qui lui est fournie, que ce soit directement ou qu’elle l’accumule d’abord pour la restituer ensuite. Elle cesse de fonctionner lorsque sa réserve d’énergie est « épuisée », c’est-à-dire consommée, à bout.

Mais l’être humain n’est pas un réservoir d’énergie qui se remplit d’énergie chimique par l’alimentation et se vide à nouveau en travaillant, en libérant cette énergie. Lorsque l’être humain est fatigué, épuisé, lorsque sa « force de travail » a disparu, cela ne signifie pas que sa réserve d’énergie est épuisée, car un effort de volonté intense, un stimulus puissant peuvent, malgré la fatigue, entraîner de nouvelles performances de travail. Cela signifie que le corps se trouve dans un état qui ne lui permet pas d’accomplir de nouveaux efforts, un état de malaise qui est aggravé par toute dépense d’énergie supplémentaire et dans lequel la poursuite du travail peut même parfois causer des douleurs physiques. La force de travail au sens économique est donc quelque chose de très différent de l’énergie physique ; elle est le produit du bien-être physique global, qui nécessite certes un apport d’énergie pour être maintenu, mais aussi bien d’autres choses. L’alcool, par exemple, apporte également de l’énergie chimique au corps, mais son effet toxique augmente la capacité de travail. La capacité de travail et son contraire, l’épuisement, ne doivent pas être compris comme des phénomènes énergétiques, mais uniquement comme des phénomènes physiologiques.

Lorsqu’elles exercent leurs fonctions, y compris lors d’une activité intense et utile que nous appelons travail, les cellules musculaires et nerveuses produisent plusieurs toxines qui, en cas de travail modéré, sont immédiatement absorbées par la circulation sanguine et éliminées de l’organisme. En cas d’effort intense, ce processus ne peut pas se dérouler assez rapidement ; les toxines s’accumulent dans les cellules et exercent un effet paralysant et anesthésiant de plus en plus fort, car leur présence empêche le fonctionnement normal de ces cellules. La fatigue est donc une auto-intoxication des cellules musculaires et notamment des cellules nerveuses et cérébrales. Si une période de repos et de sommeil dans une atmosphère saine suit, la toxine est progressivement éliminée ; l’état normal antérieur, exempt de toxines, revient avec une sensation de fraîcheur et de bien-être ; la capacité de travail est rétablie.

La capacité de travail humaine n’est donc pas une quantité positive d’une substance quelconque, mais plutôt quelque chose de négatif, l’absence d’un obstacle ; son contraire, la fatigue, est quelque chose de positif qui, par son existence, rend le travail impossible. La force de travail n’est pas en premier lieu le produit de l’alimentation, mais celui du repos ; le temps de repos est le temps où la force de travail se reconstitue. Ce n’est que lorsque l’alimentation est totalement insuffisante – ce qui est assez fréquent dans la classe prolétarienne – qu’une augmentation de la nourriture entraîne une augmentation de la force de travail, et sa diminution une diminution de celle-ci.

L’influence des horaires de travail excessifs dont souffrent la plupart des travailleurs est facile à comprendre à la lumière de ces explications. Avec de longues heures de travail et de courtes périodes de repos, les cellules du corps n’ont pas encore retrouvé leur état normal que l’heure d’aller travailler sonne à nouveau et que le processus d’empoisonnement recommence. Le corps se trouve alors dans un état d’empoisonnement permanent ; ses symptômes concomitants : malaise général, fatigue et apathie, et ses conséquences inévitables : dégénérescence physique, émoussement mental et déclin précoce de la santé, de la force et de la vie sont bien connus dans la pratique du capitalisme.

Comme dans cet état, l’inhibition physiologique du travail n’est jamais totalement absente, le rendement doit également rester inférieur à celui d’un état normal et sain. Cela explique l’intérêt du capitalisme pour une journée de travail normale plus courte et le résultat favorable de la journée de huit heures introduite à titre expérimental ici et là. La lutte pour la journée de huit heures, aussi importante soit-elle pour le prolétariat, n’est donc pas une lutte contre le capitalisme lui-même. Le terme « journée de travail normale » est un nom dont la première partie n’a de sens que dans le contexte capitaliste. Il s’agit de la répartition de la journée entre temps de travail et temps de repos qui permet de tirer le plus grand profit possible de la main-d’œuvre. Il remplace l’exploitation déraisonnable et bornée des travailleurs par une exploitation raisonnable, mûrement réfléchie et rationnelle. Même si, lors de son introduction dans une usine, les souhaits des travailleurs eux-mêmes ont aussi peu d’importance que ceux du bétail dans le cadre d’un traitement rationnel, l’exploitation rationnelle est en tout cas économiquement bien meilleure et plus agréable pour les travailleurs que les longues heures de travail. Mais elle reste toujours très éloignée d’un ordre économique où la force de travail humaine n’est pas un instrument de création de plus-value et où il n’y a aucun intérêt à forcer le corps à fournir de l’énergie lorsque ses organes en sont devenus incapables à cause d’une auto-intoxication antérieure.

Il découle directement de la nature de la force de travail humaine telle qu’elle est développée ici que les aliments nécessaires à la restauration de la force de travail et le travail accompli lors de l’utilisation de cette force de travail n’ont que peu et seulement indirectement à voir l’un avec l’autre. Il existe encore moins de relation directe entre l’énergie fournie par les aliments et celle dépensée pendant le travail. L’énergie utilisée par le corps pour toutes les fonctions physiques – respiration, digestion, circulation sanguine, maintien de la chaleur corporelle – et qui est toujours dépensée, au repos comme au travail, constitue de loin la partie la plus importante de la quantité d’énergie absorbée quotidiennement. Les expériences de Zuntz ont même montré que lors d’un travail modérément intense, le corps produit tellement plus d’énergie que seul un tiers de ce surplus se traduit par un travail extérieur, les deux tiers restants étant utilisés pour augmenter l’intensité des processus physiques internes.

Ces résultats scientifiques issus du domaine de l’énergétique et de la physiologie réfutent toutes les tentatives parfois entreprises par les bourgeois pour établir un lien direct entre la valeur de la force de travail, c’est-à-dire le salaire, et le travail effectué, et ainsi donner une base solide à l’illusion capitaliste selon laquelle la valeur du produit créé par le travail est également déterminée par le salaire. Au contraire, elles ne sont compatibles qu’avec le principe de la théorie marxiste de la valeur selon lequel la valeur du produit et la valeur de la force de travail qui le produit sont des grandeurs indépendantes l’une de l’autre. Cette discussion ne doit pas être considérée comme une preuve scientifique « exacte » qui manquait jusqu’à présent pour étayer une thèse contestable ; elle ne nous apprend en réalité rien de nouveau, car elle ne fait que revêtir d’un habit physique ce que tout socialiste sait être le fondement de la théorie de la plus-value. La proposition elle-même relève entièrement du domaine de la sociologie et ne peut être prouvée qu’à partir d’expériences sociales ; elle exprime une rapport social et n’a de sens que si la main-d’œuvre a une valeur, c’est-à-dire si elle est achetée et vendue comme une marchandise.

Tels sont, selon nous, les principaux résultats auxquels conduit l’application de la théorie de l’énergie à la société.

Pour ceux qui comprennent l’organisation du processus de travail social grâce à l’économie marxiste, l’ajout de considérations énergétiques ou d’autres considérations physiques pourra apporter des informations précieuses concernant les fondements physiques de ce processus. Mais ceux qui, ignorant tout de cette science sociale, veulent la construire à partir des sciences naturelles, échoueront nécessairement lamentablement.

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